Un vilain virus est en promenade, quel vin boire ?

Mis à jour : 22 avr. 2020

Un vilain virus est en promenade, quel vin boire ?

Résumons-nous !


Aux dernières nouvelles, l’homme s’ennuie. Le rhinocéros domestique aussi. Denis, mon spécimen adopté l’été dernier sur un marché chinois du 13ème arrondissement de Paris ne fait pas exception. Hagard, la corne en berne, l’animal ère depuis 3 semaines dans notre deux- pièces de 350 m2. Seul le masque qu’il porte sur le museau contribue à lui apporter dignité et à le distinguer du pangolin neurasthénique et de la chauve-souris pas fraîche. Normalement, le rhinocéros est tellement supérieur au pangolin ou à la chauve-souris à plusieurs égards, qu’il est même injurieux que de le faire remarquer. Opposez-les dans la lutte pour la vie ; le rhinocéros mange les deux autres et en jette les os.

Pour ne rien arranger à l’affaire, depuis peu, Denis se trouve un penchant hypocondriaque doublé de claustrophobie. Allez savoir pourquoi. Sans doute le port récent du masque le rend- il malade. Bref, mon colocataire n’est plus tout à fait lui-même. Heureusement, malgré le confinement, il sait encore perdre son esprit critique dans les derniers lieux de civilisation à la mode. Les chaînes d’info en continu, les réseaux sociaux, Paris Match se font nourriciers. L’animal est prêt à tout afin de trouver du nouveau. L’information sans journaliste, l’information sans prise de distance, l’information sans intérêt, peut-être même l’information sans information… L’espoir ou la sottise l’envahissent. Je ne saurais dire.

Mais en ces temps, le sérieux est chose volage. Il s’en va, de-ci de-là, ou alors il se pose ailleurs. Magnanimes, les sachants veillent au grain. Ils ont pour eux la majesté du sens commun. Le bon sens les porte, la certitude les habite, le doute les fuit. Au sortir du confort d’une conversation de plateau TV, un d’entre eux s’épanchait ainsi : «Si vous voulez vivre longtemps, vivez vieux ». Le Pulitzer ou le Nobel, c’est au choix, ne sont plus très loin. Dans le domaine de la science, le folklore ne cesse de s’enrichir. A l’instar de l’homme, le rhinocéros se repaît de chimères et s’abreuve d’illusions. Il se trouve prêt à l’adhésion pour le plus modeste bénéfice.

La chloroquine révèle le Baroque qui est en elle

Les corps sont confinés mais les âmes et les esprits ne le sont pas. Etant en pénurie de curare, de chloroquine et du sens de la mesure, il nous reste le raisin. Ma cave n’est qu’à deux stations de métro du canapé. Billet composté et attestation de déplacement dérogatoire en main, je me dirige vers ce qui apparait être encore un lieu de repos salvateur.

Un vilain virus est en promenade, quel vin boire ?

La période est à l’inédit, à la démesure, au baroque. Cela nous amène bien naturellement dans le sud-ouest. Pourquoi le sud-ouest me direz-vous ? Je vous répondrai que j’avais réservé mon billet depuis longtemps. Par ailleurs, il me semble que dans l’instant, le sud-ouest est plus attirant que Besançon. Mais c’est sans doute question de point de vue. En outre, je t’informe, lecteur échevelé par trois semaines intenses de confinement, que c’est dans l’AOC Tursan que l’on trouve un cépage blanc autochtone au nom prémonitoire de : « Baroque ». Dingue tout de même. Il y a là un clin d’œil à la situation de confinement actuelle qui ne peut échapper à une sagace lecture.

Le coronavino Tursan, un virus qui vous veut du bien

Notre AOC Tursan, reconnue en 2011 se décline sur les trois couleurs. La seule évocation de ces dernières ferait sortir de réanimation intensive n’importe quel nationaliste ou populiste de tout poil. L’appellation s’étend sur le sud de la rivière Adour. Nous sommes dans les Landes, entre Dax et Mont-de-Marsan pour ceux qui ont séché le cours de géo pendant le confinement. Ce sont là les premiers contreforts pyrénéens qui s’expriment. L’océan, à 80 km environ, arrive encore à imposer son influence sur le vignoble de 400 ha. Nous trouvons ici chaleur et précipitations. La vigne se sent à son aise dans le coin, et ce, depuis un sacré bout de temps. Au XIIème siècle, l’Angleterre et l’Espagne importaient déjà les vins locaux. Puis à partir du XVème siècle, ce fut au tour de l’Allemagne et de la Hollande d’adopter l’enfant du pays. La mondialisation était déjà en marche. Avec toutes ces informations, il y a de quoi être riche en conversation. Le confinement s’animera d’autant.

Château de Bachen -AOC Tursan - 2015,

Nous voilà arrivé à la station « Château de Bachen ». C’est une demeure de la famille Guérard depuis 1983. Michel donne dans l’étoile. Pas de celles qui brillent dans le ciel, mais de celles qui s’affichent dans le guide Michelin. Il en a même trois sur le plastron. C’est un genre que Michel porte à merveille depuis de nombreuses années. Il avait le grandiose, il y ajouta la notoriété. Mais le grand homme est aussi amateur de vin. Il a fait en sorte de remettre au goût du jour le cépage Baroque. Aujourd’hui le domaine de 25 ha propose des belles expressions de l’appellation Tursan. Qui s’en plaindrait ?

Notre cuvée de circonstance est un assemblage des cépages Baroque, Sauvignon Blanc, Petit Manseng et Gros Manseng. Quelle thérapeutique ! Cela mettrait ko n’importe quel virus. La posologie est ici de belle facture. Un or intense et étincelant. Nul besoin d’artifice ou de stratagème pour accepter de s’y soumettre. A sa seule vue, on a envie d’en faire milles folies. L’ouverture fait du bien à notre remède du moment. Elle dompte un style riche et boisé pour faire place à des notes plus anisées, florales ou de fenouil et de chicoré. Le complexe et l’élégant trouvent vite plaisir au déconfinement. En bouche, notre cuvée ne s’en laisse pas conter. Volume, puissance et structure servent de fondation. Mais c’est bien la fraîcheur, la tension qui jouent les chefs d’orchestres et qui mènent ce petit monde à la baguette. Trop content de pouvoir prendre la poudre d’escampette le vin s’étire de tout son long. L’équilibre s’y retrouve sans mal. La finale est elle aussi marquée par cette tension qui se fait jour sur des notes citronnées, minérales avec quelques accents de nobles amers.

Cette cuvée séduit c’est certain. Elle distrait l’œil et élève l’esprit. Elle témoigne d’une sorte de panache inconnue jusqu’alors (combien peuvent prétendre aller se balader régulièrement dans l’AOC Tursan ?). Avec simplicité, ce vin nous propose l’incroyable. Et l’incroyable est depuis trois semaines notre quotidien. Le rêve n’est plus désormais inaccessible. De nouveau, l’homme respire. Voilà Denis prêt à faire des plans sur la comète, à parler sortie au marché de plein air, sextape et autres distractions dominicales. Il va jusqu’à évoquer une reconversion professionnelle en caissier de supermarché. Incarnée en cette cuvée, notre impression du sud-ouest a fait son petit effet. Le temps d’une bouteille, elle aida à mener joyeuse vie.


Et c'est ainsi que Bacchus est grand.


Auteur: Médérick Trémaud - Avril 2020

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