Permis de conduire en poche, quel vin boire ?

"Dans un monde moderne, l’homme doit être mobile, agile. Même La Poste bouge paraît-il Evidemment, il est désormais possible de voyager dans le monde entier depuis son canapé. Internet nous en offre la possibilité. Quelle (r)évolution.

Pour les commissions du quotidien, il y a bien les échoppes qui jouxtent le logis. C’est pratique. La marche à pied est recommandée pour la santé. Le vélo en est un bon complément. Par ailleurs, tout se livre de nos jours si besoin est. Certes.

Mais qu’en est-il quand l’homme désire aller plus loin ? Le train, l’avion, le bateau. Oui tout cela existe évidemment mais je ne vais tout de même pas prendre le bateau pour aller visiter tonton Jean-Luc qui végète dans un Ehpad au milieu du Cantal ? Depuis Lyon, cela rend la chose compliquée.

Fort de ce constat, Denis, mon colocataire rhinocéros s’est lancé dans l’aventure du permis de conduire. La chose est belle, elle est noble, mais elle est complétement surréaliste. Denis est un animal pourvu de bon nombre de qualités, j’en témoigne. Cependant, il a aussi quelques caractéristiques qui le rendent peu apte à la chose.

Il est d’une façon générale assez peu manuel. Ce qui ne veut pas dire qu’il est un grand intellectuel pour autant. L’animal est totalement dépourvu du sens de l’orientation ; au point de se perdre à peine bourré dans notre appartement de 450 m2. Sa capacité de concentration est limitée à la durée d’un épisode de « Plus Belle la vie ». Denis confond sa gauche et sa droite ; à en croire que Mélenchon est un obscur capitaliste qui veut ruiner le pays en mettant tous les patrons au chômage. Il n’a aucun sens de la mécanique. Son ancienne copine peut en témoigner quand il a voulu lui réparer son vibromasseur devenu défectueux. Le pachyderme a une vision limitée. Quand Denis est à quatre pattes dans le potager, les voisins le prennent pour une grosse taupe. Seule la corne qui ressort du gazon le différencie pour un œil habitué. Bref, le défi était plus que conséquent.

En dépit des obstacles qui s’annonçaient, la détermination était sans faille, intacte, absolument pas entamée. Alors il fit le tour des auto-écoles pour organiser son inscription. Le pauvre Denis essuyait refus sur refus. Les établissements prétextaient fallacieusement des listings déjà bien trop pleins pour accepter de nouveaux candidats. Ah la discrimination des rhinocéros, c’est terrible.

Heureusement, à force de persévérance, Denis finit par trouver une âme tout aussi charitable qu’inconsciente. « Pampa-auto » est l’agence qui dit « OUI !»…même aux rhinocéros. Les leçons s’enchaînaient, les échecs aussi. Denis semblait dépassé par l’ampleur de la tâche et de l’investissement personnel nécessaire. Son compte en banque se vidait également à coup de leçons, manuels, cours particuliers. L’animal allait d’échec en échec. Il était recalé une fois, puis deux, puis trois, puis quatre, etc. La série ne semblait pas vouloir s’arrêter.

Une nouvelle vie en rose

Un jour, l’animal revint la corne souriante. Il avait l’air des grands jours. Seigneur il se pensait. Impérieux et majestueux il se vivait. Bref, l’animal venait, enfin, de réussir son permis de conduire. Le papier rose tant convoité était en main ; tamponné, tout ce qu’il y a de plus officiel.

Notons tout de même que la notion de « réussite » peut avoir une définition toute flexible. En effet, par magnanimité et/ou lassitude, l’examinateur, qui visiblement était entre-temps devenu un pote du pachyderme, finit par lui donner le précieux sésame. La 12ème tentative a donc été la bonne. En un sens, c’est une forme de performance. Denis allait enfin pouvoir se mouvoir dans sa belle auto ; une Aston Martin. C’est bien connu, les rhinocéros ne roulent qu’en Aston Martin.

Mon colocataire avait enfin son permis de conduire en poche. Il nous fallait désormais fêter ça avec une bonne bouteille. Mais quel vin boire ?

6 ans et 3 mois à attendre

Assez naturellement, l’idée de se diriger vers le vignoble Jurassien s’est faite. Plus précisément l’envie d’ouvrir une bonne bouteille de l’AOC Château-Chalon s’est présentée comme une évidence.

Pourquoi cela me direz-vous ? D’abord, obtenir son permis de conduire pour un rhinocéros est une véritable prouesse avouez. D’ailleurs, il aura fallu à Denis un nombre de tentatives incalculable pour y parvenir.

Par conséquent, nous souhaitions fêter l’événement avec un vin rare que l’on ne déguste pas tous les jours. Le Jura est un vignoble qui n’est pas assez mis en avant, et ce, en dépit d’une qualité de vins absolument délicieux. En outre, l’AOC Château-Chalon témoigne de quelques spécificités qu’il est intéressant de noter.

Ce vin blanc est élaboré à base d’un cépage local, le Savagnin. Il tire semble-t-il ses origines d’Autriche, Hongrie. Pour Denis, passer le permis de conduire est comme l’apprentissage d’une langue étrangère par un Français… long et maladroit.

Par ailleurs, chaque millésime est validé par les autorités de contrôle compétentes. Elles doivent approuver la qualité des raisins et de la vendange pour valider la possibilité de classer le vin sous la mention AOC Château-Chalon. Nous ne sommes pas loin de l’examen du permis de conduire avec de tels contrôles. Ainsi, en 2001, 1984, 1980, 1974, l’appellation n’existe pas. La récolte ne correspondait pas à la qualité requise. Avis à nos amis faussaires chinois qui voudraient commercialiser à prix d’or un Château-Chalon issu d’un de ces millésimes.

De plus, le style du vin et la méthode de vinification sont bien spécifiques. C’est le fameux Vin Jaune (rappelons là qu’il s’agit d’un style de vin et non pas d’une appellation). Il s’agit d’un vin blanc très sec qui aura connu un minimum de 6 ans et 3 mois d’élevage en barrique sous voile de levures. Ainsi le vin est protégé de l’oxygène. Cette apparition d’un voile de levures sur le dessus du vin est une sorte de réaction chimique naturelle et relativement inexpliquée. Du moins, l’homme ne la contrôle pas complètement. Pour Denis aussi il aura fallu une très longue maturation avant de pouvoir obtenir son permis.

Par conséquent, après cette longue période d’élevage, l’évaporation naturelle aidant, 1l de vin au départ se ramène à 62 cl. De ce fait, la bouteille de Vin Jaune appelée Clavelin est d’une contenance de…62cl.

Homme libre tu chériras Château-Chalon

Depuis 1985 avec ses premières vendanges, le Domaine Berthet-Bondet propose de nous flatter en divertissant le palais. C’est fort aimable à lui.

Jean, le fondateur passe par Montpellier pour des études d’agronomie. Il connaît aussi assez tôt une expérience de coopérant chercheur au Népal où il apprend à découvrir le zébu, le buffle et le yack. Aujourd’hui c’est un rhinocéros qui vient à sa rencontre à travers la dégustation de son vin. Le domaine de 15 ha est désormais géré par la fille Hélène.

Dans une odeur de sueur glorieuse, caché derrière la corne gourmande, Denis sert notre Vin Jaune. L’enthousiasme classique si convaincu est bonheur assuré.

Le Savagnin est ici dompté avec talent et assurance. Après un élevage en fût et sous voile pendant plus de 6 ans, ce vin se présente dans son traditionnel atour d’un intense et chatoyant jaune ambré, topaze. Il est bien jaune en effet. A l’image d’une Aston Martin customisée, notre vin est rutilant. Il en met plein les yeux. Ce vin est beau et hypnotique d’un seul regard.

Au nez aussi la surprise n’est pas de mise. C’est bien le charme qui opère avec ces notes caractéristiques de noix fraîches, de champignon, de curry, de safran, de pommes bien mûres. Voilà une sorte de vrombissement olfactif qui fait plaisir.

Ouvrons le capot de notre bolide. La carrosserie est superbe, le moteur fait un joli bruit et les performances mécaniques sont redoutables. On ne compte plus les chevaux. Trop content de pouvoir se dégourdir les gambettes, notre ami continue son aventure avec grandeur, finesse et générosité. Le vin est précis, droit, d’une profondeur et d’un volume assurés. Tout cela est adossé sur une tension et une fraîcheur saline et de nobles amers qui servent de fil d’Ariane. Nul besoin de parler de la longueur…on la compte encore. L’éloignement nous fait finalement ressortir l’essentiel.

Permis en poche, Denis m’emmènera donc visiter tonton Jean-Luc. Je lui apporterai une bouteille de Château-Chalon pour l’occasion.

Et c’est ainsi que Bacchus est grand ! "


Médérick Trémaud - Editions Satinvaë

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