Mon bonsaï est mort, quel vin boire ?

La mort sait se faire cabotine. Elle ne survient pas toujours là où on l’attend. Mon bonsaï vient de mourir prématurément alors qu’oncle Jean-Luc ne se décide toujours pas à passer l’arme à gauche. De fait, l’héritage n’est pas encore empoché. Le vieil homme a toujours su se faire désirer. Dans la famille, la fainéantise et la lenteur du personnage sont notoires. Tonton est irrémédiablement bon dernier pour répondre à l’appel des bénédicités lors du repas familial dominical. Comme si une hanche en plastique et deux béquilles pouvaient prétendre de bon droit à l’excuse légitime ou à la circonstance atténuante. 95 ans, tout de même, c’est un âge où l’homme devrait se sentir responsable de ses descendants et assurer leur bien-être. Mais Jean-Luc, non ! L’égoïsme dans sa plus grande magnificence, à fleur de peau. L’attente se fait ; voilà tout. Loin de se vider, le sablier semble au contraire s’emplir d’une longévité pour le moins déconcertante.

Le symbole de l’éternité végétale a donc soudainement tiré sa révérence. A croire qu’il y avait encore moins de sève de vie qui circulait dans mon bonsaï que chez oncle Jean-Luc. Pourtant nous ne sommes pas en automne. Un bonsaï normalement constitué, cela dure des vies. Sept a minima, comme les chats. Le mien venait tout juste de rentrer dans sa seconde. C’est à ne plus rien comprendre dans l’ordre du monde et le sens des choses. Réchauffement climatique ? Qui sait ? Ou est-ce Denis, mon colocataire rhinocéros, qui pris d’une soudaine crise de véganisme n’a pas pu résister ? Ainsi il aurait mis fin prématurément à la vie de l’arbre ? Le pachyderme nie. Il entend objecter une argumentation solide. Denis n’est certes pas d’un tempérament agressif. Mais sa nouvelle approche de la vie le rend tout chose. Un petit coup de mou et hop, ni vu ni connu. Il aurait taquiné d’un peu trop près le bonsaï. Effeuillé sournoisement et constamment, ce dernier aurait fini par périr.

Les spécialistes disent que tout ce qui est « trop » nuit au petit arbre. Pas trop de chaleur, pas trop d’eau, pas trop d’engrais et voilà notre bonsaï tutoyant les cimes du bonheur paradisiaque. Est-ce pour cela que l’arbre n’est pas « trop » haut ? Manque de bol pour le mien, Denis est un rhinocéros vraiment trop con.

Mon Bonsaï est mort prématurément, j’en ai le souffle court. Il me faut un remontant. Mais quel vin boire ?

Des racines qui donnent des ailes

L’art de l’entretien du bonsaï est de savoir se rapprocher de la nature. Bah voilà une indication toute trouvée pour arriver au domaine Les Déplaudes de Tartaras. Pierre-André reprend le domaine dans les années 80. C’est bien avant la naissance de mon bonsaï. Nous sommes dans le département de la Loire (42, St-Etienne comme chef-lieu pour ceux qui voudraient réviser leur géo et ne pas paraître trop cancre devant leur gamin lors du prochain voyage en voiture).

Dans le coin, l’appellation, c’est IGP Collines Rhodaniennes. Cela regroupe le sud du département du Rhône, de la Loire et de l’Isère. Vient s’ajouter le nord de la Drôme et de l’Ardèche. Un petit point géographie ne fait jamais de mal. Cette IGP se la joue discrète, sobre. Elle n’affiche pas la prétention marketing du net. Le bonsaï non plus. Il a le bon goût d’avoir la noblesse discrète. Le végétal ne fait pas parler de lui inutilement. L’arbre n’a pas l’égo surdimensionné. A contrario, le baobab n’a de géant que la taille et pas l’intérêt. En plus, chez soi le baobab fait de l’œil et demande un entretien démesuré. Pensez-vous, un rhinocéros pourrait s’y planquer derrière lors d’une partie de cache-cache.

Les Déplaudes de Tartaras. Leur noblesse n’est pas dans une particule patrimoniale qu’une lecture hâtive et erronée pourrait laisser croire. Tartaras est le nom de leur commune. Eux, revendiquent au contraire une approche de paysans. D’ailleurs ils se présentent comme tels. Paysans vignerons. Historiquement, le domaine est une ferme en polyculture et élevage. Il y a tout de même un peu de vigne plantée afin de nourrir les vaches avec 5 fruits et légumes par jour. Le bon lait a un prix.

Justement, avec l’effondrement du prix du lait, virage est prix en 2003 pour se tourner progressivement vers la viticulture exclusivement. En même temps, avec cette canicule, tout le monde avait soif. Le vin est-il plus nourricier que le lait ? En 2008 le domaine est mené en agriculture biologique pour arriver naturellement en approche Biodynamique en 2009.

Aujourd’hui, le domaine s’étend sur 7 ha.

Cuvée « L’écume des jours 2016 »




Mon bonsaï était arrivé à l’apogée de son existence. A-t-il vu défiler les moments de sa trop courte vie juste avant le dernier soupir ? Va-t-il se réincarner ? Si oui, j’espère que ça ne sera pas en rhinocéros. J’en ai déjà un à la maison.

Cet assemblage de jeunes vignes de Marsanne et de Viognier, cépages blancs classiques de la vallée du Rhône, invite à la mise en perspective. Partir des racines puisant vie dans l’immensité des entrailles de la terre pour arriver à l’infini des cieux. La vigne, et son bras armé la bouteille de vin, ne seraient alors que relais entre les deux.

La robe d’un or intense prend particulièrement bien la lumière. Ça brille, ça scintille de tous côtés. Un véritable soleil dans le verre. Le soleil c’est bon pour les plantes non ? Les effluves arrivent gaiement comme des petites feuilles de bonsaï. Une touche d’écorce d’orange, un zest de peau de citron, un brin de miel, une évocation de gingembre, d’épices douces, une virgule de fruits blancs à juste maturité, un soupçon floral avec de la bergamote. C’est la campagne en bouteille. Toutes ces senteurs babillent et se mélangent en harmonie.

La bouche est généreuse comme dame nature sait l’être parfois. Généreuse mais pas opulente inutilement. Sous ce soleil bienfaiteur, le vin joue les chats s’étirant au sortir d’une sieste réparatrice. La cuvée se fait ample, d’un brin lascif, au toucher soyeux. Le palais est caressé des rayons de ce soleil chaleureux. Notre cuvée puise sa force et son origine dans ces profondeurs obscures. Elle délivre ainsi une bouche profonde, dense qui témoigne de la richesse des entrailles nourricières. Une cuvée qui reste néanmoins aérienne avec une fraîcheur qui se manifeste à tout instant. L’équilibre et l’harmonie pour notre bon plaisir.

En guise d’écume, on se trouve nez a nez avec un petit coup de reviens-y. Des dernières sensations légèrement salines, de légers amers de gastronomie accompagnent une finale longiforme.


Et si finalement mon bonsaï se réincarnait en cette délicieuse bouteille de vin ? Le vin est peut-être l’écume de l’existence mais il est alors témoin de l’essentiel : le plaisir partagé.

Et c’est ainsi que Bacchus est grand !


Médérick Trémaud, Editions Satinvaë, Juin 2020

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