Les Voyages de Romain - Chapitre 4

Le lendemain, Cristi découvrit le terrain de sport de Grizinkalns en notre compagnie. Le basketteur et sa sœur s’échinaient à finaliser les préparatifs pour le tournoi du jour. Les voyant courir aux quatre coins du terrain, Janis leur proposa que nous les aidions. Le Letton et Milot s’occupèrent de l’accueil des équipes pendant que Cristi et moi positionnions pléthore de banderoles publicitaires sur tout support qui pouvait en héberger une. Nos adversaires du jour commençaient à investir le terrain pour s’échauffer tandis que nous restions à nos postes, heureux de faciliter le travail des amis de Janis. De toute façon, notre premier match ne devait se dérouler que quarante-cinq minutes plus tard et nous n’avions pas besoin de discuter longuement pour nous organiser. Janis, Cristi, Milot et moi avions joué de nombreux matchs ensemble en France. Ces multiples heures partagées sur des terrains de football nous avaient d’ailleurs permis de comprendre que nous serions certainement plus que de simples coéquipiers.


Le souvenir de notre premier échange footballistique était encore vivace. En début d’année universitaire, un groupe de joueurs de mon université affronta des étudiants étrangers. Milot, Cristi et Janis, qui s’étaient rencontrés quelques jours plus tôt lors de cours de français pour débutants, se trouvaient dans l’équipe adverse. Du moins, c’était l’idée initiale. Puisque bien entendu, comme à chaque fois, un joueur fit faux bond au dernier moment et mon arrivée récente dans l’équipe de ma faculté m’incita logiquement à faire le nombre avec les étrangers. Pour la première fois, mes trois camarades et moi nous retrouvions ensemble sur un terrain de futsal.


Contrairement au football, le futsal laisse très peu de places à l’improvisation. Il s’agit là d’une réelle mécanique, d’un collectif où les quatre joueurs de champ doivent bouger les uns par rapport aux autres, se comprendre en une fraction de secondes par rapport à une situation en perpétuelle évolution. Et il est honnêtement très rare que vous puissiez trouver une harmonie quand vous jouez pour la première fois avec des inconnus. Une même compréhension et vision du jeu. Cependant, la magie opéra cette fois-ci. Quelques minutes suffirent pour que l’on évolue les uns pour les autres, dans une sorte de ballet qui aurait dû nous prendre des heures et des heures d’entraînement à coordonner.

La magie d’une rencontre sans doute. Quatre pièces hétérogènes avec chacune ses qualités et ses défauts mais mises bout à bout, elles formaient un ensemble d’éclat, nous formions un ensemble d’éclat. Une véritable équipe. Cela fut une évidence pour chacun de nous dès cette première heure de jeu. Et bien d’autres suivirent, que ce soit en jouant à cinq ou à sept. Avec souvent la même réussite même s’il nous était difficile d’intégrer des éléments extérieurs dans notre mécanique fluide.


Le tournoi en Lettonie commença tranquillement. Deux belles victoires. Comme d’habitude, chacun tenait son rôle. Milot était notre buteur, doté d’une technique et de qualités physiques très au-dessus de la moyenne qui lui permettaient de dribbler aisément deux ou trois adversaires dans un petit espace. Je le connaissais bien maintenant mais j’étais toujours épaté par sa faculté à éliminer ; à de multiples reprises, je pensais le ballon perdu mais il avait cette capacité à rebondir d’un appui sur l’autre pour rester toujours maitre du ballon et de sa destinée. Janis et moi occupions les positions plus défensives. Le Letton était un joueur très propre, calme ; de ceux que l’on ne voit pas vraiment sur un terrain mais qui sont indispensables. Et une vraie sangsue en un contre un. Mais il fallait être honnête, comme souvent, Cristi était le liant entre nous quatre, celui qui adaptait sa position et sa manière de jouer selon les circonstances et nos possibilités du moment. Techniquement, il n’avait rien à envier à Milot mais il disposait en plus d’une intelligence de jeu que je n’avais jamais vu, si bien que même en futsal où les espaces et le temps étaient réduits, il voyait avant, il savait avant.


Quand nous ne jouions pas, le Roumain se mettait à l’écart pour regarder les autres matchs. La perspective de mieux connaître nos adversaires ne le motivait pas tant que son simple amour du jeu. Parmi nous quatre, il était sans doute le plus passionné par le football. Il avait développé au fil du temps une manière d’appréhender ce jeu et une relation avec celui-ci qui n’étaient pas communes, comme il nous la livra limpidement un jour : « Une bonne passe est le meilleur passeport à l’étranger. J’ai un peu voyagé, connu quelques pays. J’ai fait partie de groupes où nous ne parlions pas la même langue. Et partout, le football fut un vecteur idéal pour créer les premières relations. Je ne suis pas certain que tu puisses marquer quelqu’un à travers une première conversation, du moins je n’ai pas cette capacité, mais je sais bien qu’un gars se souviendra toujours de la première passe que tu lui offres sur un terrain. »


Milot et Janis, eux, profitaient des pauses pour discuter avec des joueurs d’autres équipes. Comme cela se voyait souvent lors de tournois ou de matchs, les meilleurs éléments de certaines équipes semblaient aimantés par le Kosovar. Ils voulaient lui parler, le jauger peutêtre également. Comme un processus de reconnaissance de leurs pairs entre les meilleurs. Et cela plaisait toujours autant à notre Kosovar de se savoir estimé sur chaque terrain où il rentrait.


Le père de Janis avait discrètement fait son apparition lors de notre deuxième match. Il voulut m’adresser la parole mais son anglais trop rudimentaire et mon letton inexistant ne nous permettaient pas de communiquer. Heureusement, la jeune tenancière du fast food passa par là et fit office de traductrice :

« Bonjour Tristan, vous vous en sortez ?

- Nous avons gagné trois matchs. Nous voilà en quarts de finale ! Comment allez-vous ?

- Plutôt bien. Vous avez une bonne équipe, complimenta le père.

- Merci. Mais pour l’instant, l’opposition est très moyenne. Vous jouiez aussi au football étant plus jeune ?

- Non, au hockey et au basketball. Le football n’était pas très populaire en mon temps. Enfin il n’est guère plus populaire aujourd’hui en Lettonie.

- Pourtant Janis n’a jamais joué au hockey ou au basketball, si ?

- Si, il a débuté ces deux sports quand il était petit. Il se débrouillait bien d’ailleurs, surtout en hockey, évoqua le père de Milot semblant se remémorer cette époque. Mais il a abandonné, préférant jouer au football pour être avec ses amis. Je n’ai jamais vraiment compris son choix. Le hockey et le basket sont nos deux grands sports en Lettonie.

- Vous avez été déçu ?

- Oui. Je n’ai jamais pris le temps de comprendre son amour du football je crois.

- Votre fils est un bon footballeur en tout cas. Il a un style très letton, d’après ce que je vois aujourd’hui des autres équipes. Dur, très fiable et sans fioritures même s’il a une bonne technique.

- Tu sembles bien le connaitre.

- On a passé beaucoup de temps ensemble en France.

- Je suis heureux qu’il se soit fait de bons amis comme vous, dit-il sincèrement. Je l’ai toujours trouvé effacé, perdu dans ses dessins mais peut-être ai-je tort. - Je ne crois pas qu’il soit perdu ni effacé. Il est moins affable que Milot certes mais il parle. Je crois que Janis a une grande qualité : il s’intéresse aux gens.

- Il tient cela de sa mère. As-tu des enfants Tristan ?

- Non, je suis jeune encore.

- A ton âge, j’étais déjà père…, sourit-il. En tout cas, si tu en as un jour, profite bien de chaque instant. Rien est anodin ou superflu même si tu pourrais le penser quelques fois. »

Je ne sus comment répliquer à cette sentence ni même si je devais y répondre. Je recherchais en vain le regard de l’amie de Janis qui n’était apparemment pas encline à participer à la discussion en toute autre qualité que celle de traductrice. Heureusement, Janis vint à notre rencontre et m’évita de devoir me lancer dans une discussion que j’estimais difficile. Ce tournoi se termina sur une défaite en finale. Malgré tout, Milot récolta le trophée de meilleur joueur, estimant que c’était « la moindre des choses pour un Kosovar d’être meilleur que des Lettons au football. Vous connaissez de bons footballeurs lettons ? » Janis ne le prit pas personnellement, il connaissait l’humour de Milot.


En fin d’après-midi, la cousine de Janis, qui se prénommait Zane, vint à l’appartement pour nous saluer. Nos premiers contacts furent étranges. La jeune femme me refusa sa joue alors que j’allais y déposer une bise. Elle n’accorda ensuite qu’une brève accolade à Janis. Les usages lettons, semblant restreindre les contacts physiques, me déconcertèrent. Mais elle se fit rapidement plus chaleureuse en dévoilant sa volonté de nous faire découvrir la vie nocturne de Riga. Une perspective qui nous réjouissait tous. « Vous allez voir, Riga est une constellation de petits bars avec chacun leurs propres personnalités. » A l’annonce de cette sortie, Milot, Cristi et moi plongeâmes nos mains dans nos affaires alors que Janis retourna dans sa chambre. Il en revint quelques secondes plus tard habillé d’une chemise. Zane découvrit circonspecte que tous, l’un après l’autre, endossions une chemise blanche. Elle crut tout d’abord à une blague, nous demandant si nous allions réellement l’accompagner ainsi vêtus. Janis s’évertua donc de lui expliquer ce qui était devenu une routine sous son impulsion : « Crois-le ou non, la première fois où nous sommes sortis tous les quatre ensemble, chacun de nous avait choisi de mettre une chemise blanche. Comme tu le vois, elles sont un peu différentes – Cristi porte un col Mao, Milot a un motif sur le cœur – mais l’essence reste la même : la blancheur de nos chemises. Bien entendu, tu sais pourquoi cela m’a marqué. Alors depuis, quand nous sortons tous les quatre, nous perpétuons cette tradition de bande. » La circonspection se trouvait maintenant mêlée à un certain amusement sur le visage de la cousine de Janis. Milot crut bon d’ajouter avant que l’on parte : « Oh c’est surtout ton cousin qui a voulu voir un signe dans ces chemises. D’ailleurs, peu à peu, les gens à Bordeaux ont commencé à nous appeler les Chemises Blanches, suivant l’exemple de Janis qui nous créa ce surnom. »

Un bar espagnol fut notre première halte de la soirée. La décoration trahissait parfaitement notre destination : des écharpes de clubs de football espagnols agrémentaient des murs peints en rouge et jaune. Le patron nous salua comme s’il nous connaissait depuis toujours dans un anglais habillé d’un fort accent espagnol. Des collègues de Zane étaient assis autour d’une grande table, tous travaillaient dans une entreprise américaine spécialisée dans les services financiers. Nous fîmes ainsi la connaissance de deux Espagnols, une Chinoise, un Marocain, un Macédonien, une Italienne, un Belge, une Polonaise et deux Lettons. J’avais toujours pensé que l’immigration en Europe se faisait dans le sens est-ouest mais je devais avoir tort. Les bières arrivaient par seaux de cinq ou six sans discontinuer. Les discussions restaient à la surface des choses, quel que soit le thème évoqué ; ils parlaient aussi bien de sport que de leur travail ou du week-end à venir. Semblant vouloir éviter ces sujets récurrents, le Marocain s’enquit de la raison de notre venue.


« Zane nous a dit que vous voyagiez à travers l’Europe.

- Oui, enfin on ne va visiter que trois pays. La Lettonie puis la Roumanie et enfin le Kosovo, répondit Cristi.

- Mais qu’est-ce que vous allez foutre au Kosovo ?, coupa le Macédonien dans un grand rire.

- Voir le plus beau pays des Balkans, quoi d’autre, répondit Milot en gardant son sérieux.

- Encore un Shqiptar avec de l’humour, c’est bien.

- Pourquoi avez-vous choisi ces trois pays en particulier ?, reprit le Marocain alors que Milot et le Macédonien commencèrent à discuter en aparté, sans animosité.

- Nous étions tous étudiants en France cette année. Chacun de nous avait envie de faire découvrir son pays, expliqua Cristi. C’est important pour comprendre quelqu’un de savoir d’où il vient, non ?

- C’est un beau projet, ce serait bien si l’on pouvait en faire de même, ajouta la Polonaise.

- Le billet d’avion pour la Chine va nous coûter cher, rigola le Macédonien.

- Et que pensez-vous de la Lettonie jusqu’ici ?, demanda Zane.

- Riga est une belle ville et votre histoire est très complexe. Mais j’ai l’impression que les gens sont distants, continua prudemment Cristi. Enfin si je dois comparer avec nous autres en Roumanie.

- Ne t’en fais pas, tu ne nous insultes pas en disant cela. C’est une réalité.

- Oui, cela prend du temps avec les Lettons, confirma un Espagnol. »

Après une courte heure, nous prîmes la direction d’un autre bar où un de leurs collègues jouait avec son groupe. Le concert se déroulait dans une toute petite pièce au sous-sol. La formation musicale arrangeait les derniers détails avant leur performance. La bonne humeur qu’ils tentaient de dégager en rigolant avec le public, qui arrivait petit à petit, était malgré tout teintée d’un trac perceptible. D’autres collègues de Zane vinrent nous saluer. La cousine de Janis et son groupe d’amis composaient la majorité des spectateurs. Cristi demanda s’ils sortaient ainsi tous ensemble chaque semaine et Zane répondit par l’affirmative en souriant.

Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas assisté à un concert en petit comité. Le groupe jouait une sorte de folk très mélancolique. Après quelques chansons, mes oreilles n’avaient plus d’yeux que pour la jeune violoncelliste. Elle n’était à proprement parler pas ravissante, même très quelconque. Mais avec son instrument, elle savait transcender l’instant, conquérir l’auditoire.

Le concert dura un peu plus d’une heure. Dès la fin de celui-ci, le chanteur, un gars de taille moyenne aux longs cheveux noirs, vint à notre rencontre puis nous embarqua vers le bar au niveau supérieur. Nous le suivîmes à travers une forêt de personnes, qu’il semblait tous connaître. Quelques bières furent consommées sans que l’on échange un mot, le silence relatif étant incommodé par la stéréo crachant des sons des années 1990. Puis le chanteur nous adressa la parole :

« Vous êtes venus avec Zane, non ? Le concert vous a plu ?

- Oui, je suis son cousin Janis. J’ai beaucoup aimé les paroles de tes chansons, notamment celle sur ton amie disparue.

- Ah merci ! Je suis heureux que vous ayez aimé.

- Et puis le violoncelle amène une vraie densité à vos chansons, ajoutai-je sans prétendre m’y connaître.

- Ahah, je peux te présenter la violoncelliste si tu veux. Dis, t’es français ?

- Mon accent m’a trahi, n’est-ce pas ?, rigolai-je.

- Non mais c’est cool, j’ai vécu deux ans à Paris. Deux belles années. Au fait, je ne me suis pas présenté : Damian, je viens du Vietnam.

- Et que fais-tu en Lettonie ?, demanda Janis. Zane m’a expliqué que la plupart d’entre vous étiez en couple ou mariés avec des autochtones.

- La plupart mais pas moi ! Moi je suis ici car j’aime la Lettonie.

- Sérieusement ?, rétorqua Janis sans cacher sa surprise.

- Oui, je suis venu ici pour la première fois quand j’étais étudiant. Un semestre. Au final, j’ai très peu étudié. J’ai surtout arpenté la ville, ses rues et ses bars avec ma guitare. J’ai gardé un grand souvenir de ce premier séjour.

- Qu’est-ce que tu as tant aimé ?

- Ici, les gens ont envie de faire, de découvrir. Comme je vous l’ai dit, j’ai vécu deux ans à Paris. Ville fantastique, un vrai musée à ciel ouvert. Mais pour se faire une place ne serait-ce que dans un petit bar pour jouer sa musique, c’est très compliqué. C’est un milieu assez fermé. Enfin c’est mon impression. Alors qu’ici, je ne connaissais personne et en quelques semaines, je jouais déjà dans quatre, cinq endroits différents.

- Alors tu vas rester toute ta vie ici à Riga ?

- Toute ma vie, je ne sais pas. C’est un horizon dont je n’ai pas conscience. Je me lève chaque matin pour gagner ma vie afin de pouvoir faire ce que je veux de mes nuits. J’ai trouvé à Riga un bon environnement pour mener ma vie comme je l’entends pour l’instant, je ne vois pas plus loin que ça. »

Les heures passèrent, je contemplais la valse des discussions nocturnes. Janis, carnet et stylo en main, était avec sa cousine au bout du comptoir. Cristi et Milot n’avaient eu aucun mal à se fondre dans le moule de ce groupe hétéroclite. Milot prenait un réel plaisir à parler de religion avec le Marocain, bien heureux d’avoir trouvé un musulman en Lettonie. Celui-ci lui conta les quelques insultes et les regards parfois difficiles à recevoir dans la rue ou les transports en commun mais il était malgré tout satisfait de sa vie en Lettonie, fort de son mariage et de son jeune fils qui venait de naître. Cristi passa une longue partie de sa soirée avec une Italienne.

« Comment as-tu pu quitter l’Italie pour la Lettonie ?

- L’amour tout simplement. - J’ai bien vu que les Lettonnes jouissaient d’un charme certain mais je n’ai pas remarqué d’attrait particulier chez les Lettons.

- Chez les Lettons peut-être pas mais chez le mien…, sourit la jeune femme.

- Et d’où viens-tu en Italie ?

- Du Latium, un petit village entre Rome et Naples.

- Vers Terracina, cette partie-là ?

- Oui pas loin. Tu connais l’Italie ?, lui demanda-t-elle ravie.

- Je n’y suis jamais allé mais l’Italie est un pays qui me fascine.

- Intéressant. Pourquoi l’Italie ?

- Comment pourquoi ?, répondit Cristi d’un ton exalté. Vittorio Gassman, Ettore Scola, Nino Manfredi, Dino Risi, Kim Rossi Stuart, Stefano Accorsi… Et puis la narration d’un Marco Tullio Giordana. C’est mon Italie ! Tu as vu La Meglio Gioventu ?

- Bien entendu ! Tu es bien le premier étranger à m’en parler.

- C’est un de mes films fétiches. Dis-moi, quel frère préfères-tu dans cette histoire ? Cela me permettra de mieux te connaître Laura.

- C’est un choix compliqué, répondit-elle en se laissant le temps de la réflexion. Je crois que tout le monde a en soi un peu de Nicola et Matteo. Mais si je devais choisir, je serais sans doute plus proche du personnage de Nicola. Rêveur mais pragmatique. Ce sont ceux-ci qui font évoluer les choses, non ?

- Peut-être mais Matteo a la grandeur de ceux qui vivent sans choisir. Ceux qui se laissent porter par ce qu’ils sont, par leurs intentions et leurs démons. Même si cela finit parfois mal.

- J’aime les illusions de Matteo, son romantisme mais je n’aime pas du tout sa manière de composer avec elles. C’est à mon sens un homme qui n’a pas su vivre. »

Cette discussion fut interrompue par l’arrivée peu orthodoxe du chanteur qui, rebondissant sur une table basse, finit sa chute dans les bras de Milot. Cependant, il reprit rapidement ses esprits, braillant que la fête devait maintenant débuter. L’heure était venue de quitter ce bar. La nuit était déjà bien avancée mais nous fûmes tout de même une petite dizaine à poursuivre cette odyssée nocturne. Une courte marche à travers les rues de Riga nous mena au prochain endroit qui décontenança Milot : « Vous êtes sûrs qu’il sait où il va ? » Nous avions délaissé une rue pour découvrir une arrière-cour où chaque maison semblait être à l’abandon. Le chanteur prit Milot par l’épaule et lui expliqua joyeusement : « Ne t’inquiète pas, c’est un endroit comme tu n’en as jamais vu ! » Apparemment nul autre que lui ne connaissait ce lieu parmi notre petit groupe.


Le hall d’entrée du bâtiment ne laissait pas forcément une meilleure impression que l’extérieur. Le sol en béton cru était défoncé à divers endroits, deux portes s’offraient à nous. Nous empruntâmes celle de droite. La première salle se limitait à un petit rectangle d’une vingtaine de mètres carrés. Un comptoir avec des bouteilles plus ou moins vidées était disposé à droite de l’entrée, sans que personne ne semble en tenir compte. A gauche, une armée de porte-manteaux accueillait des vestes, des pulls et autres accessoires. Le sol était jonché de chaussures de toutes formes, toutes couleurs, toutes pointures. Le chanteur nous ordonna d’enlever chaussures et vestes. C’était le seul prix à payer pour entrer ici.

Cristi, Janis et moi nous regardions, intrigués par notre destination. Milot restait sur sa première impression négative. Mais nous n’avions en réalité encore rien vu. Ce petit vestibule ouvrait sur une pièce aux dimensions spectaculaires. Peu large mais d’une longueur impressionnante, elle me fit directement penser à un terrain de pelote basque. Aux murs, des peintures, des graffitis, des photos côtoyaient des sculptures, des vélos, des roues. Les personnes présentes étaient allongées ou assises sur les nombreux tapis et canapés qui meublaient le tout. Dans un mélange de couleurs et de formes très hétéroclites. Tout à droite, une scène surplombant le reste de la pièce trônait avec moult instruments : piano, batterie, basse, djembé, contrebasse, violon, etc.

Le chanteur nous quitta rapidement pour rejoindre les autres musiciens. Il se mit au piano et commença une mélodie que les autres compagnons musicaux joignirent dans une improvisation délicieuse. Les musiciens se succédaient sur scène, les instruments restaient et le plaisir procuré par la musique ne nous lassait jamais. Quelle capacité d’écoute et quelle

volonté de partage il fallait sans doute avoir pour jouer ainsi, être en harmonie avec des inconnus pour le simple plaisir de la création. Cette atmosphère très fraternelle embrasait toute la pièce où les bouteilles et les joints tournaient sans que personne n’en revendique la paternité à un quelconque moment.


Milot s’était un peu détendu, rapidement ensorcelé par les mouvements d’une femme blonde. Janis dansait timidement avec Zane et ses collègues alors que Cristi continuait à discuter avec la jeune Italienne. De mon côté, je tâchais simplement de savourer le moment, en regardant autour de moi le moindre détail de cette scène. Quelques minutes plus tard, me surprenant, une main m’agrippa derrière l’épaule droite et un murmure me parvint : « Cavafy ? »

Malgré mon état, il ne me fallut pas longtemps pour reconnaître la jeune brune de l’avion et mon sourire, sans doute niais, l’aida à savoir que ma mémoire marchait toujours en cette heure tardive.

« Quelle agréable surprise, dis-je.

- Tu dois connaître de bonnes personnes pour te retrouver dans un endroit comme celuici. Il s’agit d’un secret préservé, répondit-elle visiblement heureuse de me voir. - Je suis chanceux alors. Tu viens souvent ici ? - Oui ! Tu vois le joueur de djembé là-bas ? C’est le propriétaire des lieux, un ami. Il pourrait se faire pas mal d’argent en louant l’immeuble mais il préfère ouvrir cet endroit quand ça le chante pour organiser de grandes fêtes. Personne ne sait jamais vraiment quand, il le dit à quelques amis et puis les amis des amis viennent. Il ne vend pas d’alcool, on ne paye pas l’entrée, il n’y gagne rien financièrement. Il le fait simplement pour le plaisir de la fête et pour pouvoir rapprocher les gens. - Il faudra qu’on le remercie sinon je ne t’aurais jamais revu !

- Oui, oui, rigola-t-elle. Alors la Lettonie ?

- Je ne sais pas quoi te dire. En quelques jours, j’ai vu tout et son contraire ici. Ce dernier endroit étant la parfaite illustration de tout cela. Mais la ville est beaucoup plus animée que je ne le pensais. - Si tu connais les bons endroits, Riga est une ville fantastique. Où êtes-vous allés avant ?

- Dans un bar espagnol puis un autre en ville, près du musée de la guerre.

- Ah I Love you ?

- Pardon ?

- C’est le nom du bar, I love you.

- Peut-être, je ne sais pas.

- Dis, tu ne veux pas danser ? On ne peut pas trop discuter de toute façon. »


L’heure était donc venue de démontrer mon magnifique jeu de jambes qui constitait principalement à taper du pied droit en essayant d’être en rythme, tout en bougeant la tête. Mais elle s’en moquait. Elle dansait, tantôt en regardant les musiciens, tantôt en se tournant vers moi. Je ne l’avais pas imaginé ainsi quand elle lisait dans l’avion. Elle était de celles qui se laissent enlever par la musique, comme s’il n’y avait pas de traitement de l’information entre ses oreilles et ses mouvements. Son corps endossait parfaitement chaque variation de la mélodie. J’imaginais à un instant qu’elle faisait également partie de cet orchestre, jouant de son propre instrument corporel pour le plus grand plaisir simultané de mon ouïe et de ma vue.

La scène dura sans doute des dizaines de minutes, entrecoupées par une myriade de sourires et quelques mots inaudibles. Je serais volontiers resté là mais Janis mit fin à cette soirée d’un geste abrupte. Je ne voulais pas la quitter mais je n’avais pas réellement le choix :


« Je dois y aller.

- Aussi tôt ?

- Je ne maitrise pas mon temps ici.

- Le maitrise-t-on jamais ?, sourit-elle en retournant danser. »

La nuit se termina sur cette question. Chacun enfila ses chaussures et sa veste. Le jour commençait à se montrer dehors. Certains avaient disparu, le chanteur, Zane et Laura étaient les derniers fêtards. La cousine de Janis discuta brièvement avec l’Italienne avant de se tourner vers nous. Cristi était parti aux toilettes alors elle s’adressa à Milot, Janis et moi : « Dites les gars, mes collègues ont passé une bonne soirée avec vous. C’était vraiment cool. Ce week-end, Laura organise un grand rassemblement à la campagne où vivent son mari et sa fille. Nous serons une trentaine, principalement des collègues. Mais si vous voulez venir, ce serait super. Elle serait très heureuse. Par contre, il faut se lever dans trois heures si vous venez… » Nos sourires furent une réponse évidente à cette invitation.

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