Les recluses, destin tragique ou glorieux ?

Alors que j’écrivais le premier chapitre de mon prochain roman, je me suis souvenue, pour les besoins de l’intrigue, d’un petit voyage dans le Cantal, à Saint Flour. En faisant des recherches sur cette ville au Moyen Âge, je suis à nouveau tombée sur l’étrange histoire du « pont de la recluse ».

Le Pont Vieux de Saint Flour, construit au 11e siècle, est le théâtre, pendant tout le Moyen Âge d’une tradition très particulière : la recluserie ou reclusage.

Au centre de ce pont se dresse un réduit de quelques mètres carrés, sans ouverture autre qu’une étroite fenestrelle, dans lequel vit une jeune femme ou un jeune homme, à l’écart du monde. Par ses prières, cette recluse ou ce reclus est censé protéger la ville des épidémies, des attaques de brigands et de toutes les autres calamités. Siège d’un puissant évêché, Saint Flour est une ville exceptionnellement riche en patrimoine, que je vous conseille de visiter si vous faites un détour par les plateaux de l’Aubrac.

Quel étrange destin que celui de ces femmes pieuses qui prenaient la décision de s’enclore volontairement dans des réduits obscurs jusqu’à leur mort.

Quelles étaient leurs motivations ? Pourquoi vouloir s’éloigner du monde de façon aussi radicale ?

Au Moyen Âge, le phénomène était d’une ampleur exceptionnelle. Il y eut des recluses partout dans l’Occident chrétien et notamment en France ou chaque ville ou presque possède sa recluse. Le centre de la France semble être un foyer important de recluserie : Riom, Saint Flour, Aurillac… Mais on en trouve à Lyon, Toulouse, Montpellier, Paris, Bordeaux…

Comme l'érémitisme, ce phénomène prend sa source aux temps ou l'Église en tant qu’institution, établie une domination sur la vie sociale. Le reclusage est alors la forme la plus aboutie du mépris du monde, du désir de créer son salut dans la solitude et d’entrer en état de perfection chrétienne, dans un dialogue permanent et unique avec Dieu.

Sur l'Échelle Céleste de Hortus Deliciarum, l'ermite et la recluse se sont hissés au plus haut, au-dessus même des moines et des prêtres, ce qui n’a pas été sans créer quelques délicatesses avec le clergé qui a longtemps cherché à circonscrire le mouvement.

Les recluses sont majoritairement des femmes. Il est en effet plus difficile pour une femme, hier comme aujourd’hui, de vivre seule, dans un lieu isolé dans la forêt ou une grotte, pour des raisons évidentes.

C’est en partie pour ces raisons que les recluseries se trouvaient en ville ou dans des endroits accessibles, généralement associés aux églises, aux enceintes, aux ponts, aux hôpitaux et surtout aux léproseries voire aux cimetières, comme à Paris au cimetière des innocents.

L’autre raison, c’est que la vie des recluses nécessite l’assentiment du corps social de la ville ou du village. La recluse vivra en effet uniquement de l’aumône faite par les habitants, nobles et serfs, pour cela, elle doit être placée au centre de la vie citadine. Nourriture, vêtements, chauffage et à la fin, suaire et frais d’enterrement sont pris en charge par la communauté.

En échange, la recluse amène à la ville prestige et protection.

On a souvent à tort dépeint les recluses comme de pauvres femmes, n’ayant plus rien à perdre et trouvant là un moyen de subsistance. Cette analyse un peu trop brute ne tient pas lorsque l’on creuse la question.

Au contraire, la recluse, par son consentement à l’enfermement accède, de son vivant, au statut de sainte. Son sacrifice la désigne à la fois comme bouc émissaire des péchés de ses concitoyens et déléguée à la pénitence pour sa cité.

La recluse, enfermée dans la pénombre, mains jointes et à genou, le corps amaigrit par son ascèse est considérée comme une relique vivante, d’une piété inégalable. Elle accède à un statut prestigieux et nombre de recluses sont en fait issues de la petite noblesse.

Voici par exemple ce qu'on trouve dans les textes sur la recluse de Bavay: « La recluse de Bavay nommée seur Jehenne, estant en son reclusage, pria tant qu'aucuns des capitaines l'alia voir et parles a elle. Et alors leur dit qu'elle leur priait, en l'honneur de la passion de Jhesu-Crist, qu'il ne vensiste point ardoir ni destruire l'église en la ville, et au cas qu'ensi il leur pleusit a ferre et eus en déporter, elle leur proumetait et avait en convent qu'a tous les jours de sa vie, elle prierait à Dieu pour eus. Ne sai se che fu pour l'amour d'elle ou autrement, mes il n'y ardite riens»

En 1479, Marie de Bourgogne fait prier les reclus de Bruges pour la victoire dans la guerre de succession l’opposant au roi de France.

On prêtait alors aux recluses des pouvoirs quasi mystiques de sentinelles spirituelles, capables d’attirer les calamités comme de les repousser. La force de leurs prières est considérée comme une seconde enceinte de protection symbolique, en plus de l’enceinte fortifiée de la ville.

La recluse exerce également ses fonctions auprès des personnes privées. Elle prodigue conseils et prières pour les particuliers et peut prophétiser, voire accomplir des miracles.

Ce culte de la personnalité, en plus du prestige et de la reconnaissance, était-il une des motivations des recluses pour s’enfermer dans ces réduits infâmes et glacés ?

Ces femmes souhaitaient-elles, sous couverts de religiosité exacerbées, accéder à un statut qu’elles n’auraient jamais pu avoir dans leur vie civile, condamnées à n’être qu’épouses et mères ?

De même, leur statut leur donnait aussi accès à de la nourriture en quasi-permanence et à la couverture de leurs besoins essentiels sans avoir à les rechercher ou à travailler pour les obtenir. Ce qui, même en prenant en compte la privation de liberté, les élève au-dessus de la moyenne du peuple, qui lutte tous les jours pour sa subsistance.

Le revers de la médaille est une vie brève : les recluses ne dépassent que rarement les cinq années d’enfermement.

On est loin de l’image retenue par Victor Hugo dans notre dame de Paris, de « trou aux rats » pour désigner le reclusoir que s'est fait construire madame Rolande de la Tour-Roland, en deuil de son père mort à la croisade, dans la muraille de sa propre maison.

Les recluses, femmes saintes et pythies, protectrices et conseillères, ont, en totale contradiction avec leur volonté de s’éloigner du monde, marqué le Moyen Âge de leur empreinte spirituelle de façon durable, le mouvement ne s’étant effacé qu’au 16e siècle.


Anaïs Guiraud, Septembre 2020

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