Les Aventures de Romain - Chapitre 6

Janis fut parmi les premiers réveillés. Un air froid salua sa sortie de la tente. Ressentir cette sensation lui plaisait toujours autant. Si les Lettons célébraient unanimement le soleil, le froid semblait prendre un plaisir certain à rappeler qu’il était le propriétaire naturel de ces terres. De leur côté, Martins et Laura jouaient avec leur fille près du puits. Janis prit place non loin d’eux, mais à une distance qui l’isolait, pour dessiner. Le maître des lieux vint regarder par-dessus son épaule et évoqua un endroit qu’il apprécierait certainement. Les deux Lettons marchèrent à travers la forêt en silence, puis Janis continua seul en suivant les indications de Martins.


Cette promenade à travers les pins lui remémora de nombreux instants passés. Janis avait toujours du mal avec les souvenirs, certains de ses amis semblaient se rappeler de tout, pouvaient raconter une histoire qui s’était déroulée il y a dix ans sans omettre aucun détail. Lui ne pouvait pas. Il oubliait. Du moins, il ne pouvait pas convoquer ses souvenirs à sa guise, ceux-ci affluaient quand une odeur, un bruit, une sensation les portaient au devant de sa mémoire. Cela faisait bien longtemps que Janis ne s’était pas promené ainsi en pleine forêt alors qu’il avait l’habitude de le faire chaque jour étant enfant. Il découvrit rapidement une maisonnette en bois dont il soupçonna l’usage avant même d’en parcourir l’intérieur. Il s’agissait bien d’un sauna, avec un minuscule étang à l’extérieur.


Cette vision fit affluer des réminiscences de sa première fois dans un sauna. Il devait avoir quatre ou cinq ans à l’époque. La mémoire de la chaleur, de son plaisir d’être avec les grands, en l’occurrence son père et son grand-père. De l’instant partagé. Quand fut la dernière fois qu’il avait passé un tel moment avec son père ? Il n’en savait rien mais Janis estima que ce type de lieu serait idoine pour discuter plus longuement avec son père à son retour de voyage.


Il prit le temps de dessiner l’endroit, pour être sûr de ne pas l’oublier rapidement. En faisant le croquis de l’intérieur du sauna, il y glissa un enfant et un adulte à la même hauteur. Janis retourna ensuite vers le puits sans se hâter, en regardant les arbres prendre vie sous l’effet du vent. Martins vint à nouveau à sa rencontre, lui demandant :


« On devrait peut-être y aller ensemble plus tard, non ?

- Au sauna ?

- Oui, je suppose que tes amis ne connaissent pas. Ce serait bien de leur montrer cela. - Excellente idée ! Parlons-en avec eux. »


Le petit-déjeuner rapidement ingurgité, l’option sauna fut validée collégialement. Pedro et Nicolas décidèrent de se joindre à nous. Martins, qui dévoila un dos noirci de symboles lettons, mit en branle le sauna sous nos yeux curieux. Il glissa tout d’abord des bouts de bois dans un four en pierre. Celui-ci était cerné de dizaines de galets sur toute sa hauteur. Martins plaça ensuite un grand récipient rempli d’eau sur le four. Nous étions assis sur des travées en bois, en attendant patiemment les effets de la chaleur. Celle-ci mit quelques minutes à se faire sentir, pendant lesquelles Martins ne cessa de jeter de l’eau sur le four maintenant brûlant. J’eus bientôt l’impression d’étouffer, une vague ambiante de chaleur s’empara de mon nez et de ma gorge sans que je sache réellement la contrôler.


Milot et Cristi vivaient également leurs premières expériences dans un sauna et semblaient subir les mêmes effets de la chaleur. Malgré tout, nos corps s’adaptèrent petit à petit, le thermomètre affichant environ soixante-dix degrés. Martins et Janis nous donnèrent des amas de branches et de feuilles nouées, en nous montrant comment les utiliser ; Cristi s’occupa de mon dos en le giflant avec ces branches. Martins prit le temps de nous expliquer l’importance du sauna dans la tradition lettonne : « A une certaine époque, le sauna faisait office de bain pour les familles lettonnes. C’est la raison pour laquelle le sauna en Lettonie est traditionnellement humide. Une fois par semaine, tous les membres de la famille se succédaient pour se laver en quelque sorte. Les hommes y allaient en premier quand la chaleur était difficile à supporter puis les femmes et enfin les enfants. »


La température continua à augmenter pour attendre les 90 degrés. Des monceaux de peaux commençaient à nous quitter. L’inconfort initial laissa place à un calme partagé. Nous transpirions tous à grosses gouttes, en appréciant le silence de l’instant. Le Belge Nicolas profita de ce moment d’accalmie pour nous questionner :


« Au fait, que faites-vous dans la vie ? - Nous venons tous de finir nos études, répondit Cristi.

- Vous avez encore quelques illusions alors, c’est bien. Profitez-en.

- Tu hais tant ta vie que cela ?, lui demanda Martins.

- Haïr est un bien grand moment. Honnêtement, j’adore la Lettonie, notamment pour des instants comme celui-ci. Mais j’ai de plus en plus de mal avec mon travail. Je me fais chier.

- Etre payé à s’emmerder, n’est-ce pas un luxe ?, tenta Pedro.

- Mais Pedro, nous avons tous fait des études, non ? Est-ce ce que tu espérais quelques années après ton master ? Trouver un travail planqué où tu n’as pas besoin de réfléchir et où, encore pire, personne ne semble vouloir te demander de réfléchir.

- Comme ça, tu as l’esprit frais pour faire ce que tu veux pendant ton temps libre, rigola l’Espagnol.

- Mais nous passons neuf heures par jour dans ce bureau, quarante huit semaines par an ! Ne voudrais-tu pas faire plus ? Chacun est cantonné dans son petit rôle. Parfois, j’ai l’impression que nous sommes les héritiers des ouvriers travaillant à la chaîne. La seule différence, c’est qu’on est assis le cul devant un ordinateur.

- Au moins, nous disposons de meilleures conditions que les autres bureaux de l’entreprise, qu’ils soient à Madagascar ou à Manille.

- Soyons heureux alors. Il y a pire que nous. Putain si je pouvais, je ferais une grande révolution dans ce bureau ! Je créerais une grande aventure collective où tout le monde pourrait montrer le meilleur de lui-même sans que notre sacro-sainte productivité baisse, expliqua le Belge d’un ton exalté.

- Nicolas, j’ai bien peur de te décevoir mais il n’y a pas d’aventure collective dans une entreprise. Chacun vit pour soi, pense pour soi. L’entonnoir vers la promotion est trop étroit pour que quiconque pense collectif.

- Mais si nous laissons des principes collectifs nous guider, les conditions seront meilleures pour tout le monde, non ? Et quoi qu’il en soit les éléments les plus prometteurs seront repérés, non ?

- Oui, c’est une belle illusion, je te le concède mais je ne pense pas que tu trouveras ne serait-ce que quatre collègues pour te suivre. De toute façon, cela ne sert à rien de s’emmerder à faire de grands plans ; dans une dizaine d’années au maximum, ils auront créé des algorithmes qui feront notre travail. Des ordinateurs récolteront les données qu’on cherche manuellement aujourd’hui puis les entreront directement dans la base de données. Une aventure collective mais entre robots… »


Nicolas sortit du sauna après ces derniers mots, les éclaboussures d’eau entendues nous laissant deviner qu’il avait sauté dans le petit étang. Pedro nous regarda en haussant les épaules, semblant dire « c’est comme ça, il faut profiter de ce qui est offert et on verra demain… » L’instant s’étira calmement jusqu’à ce que Martins s’agite, semblant complètement abasourdi qu’il puisse déjà être midi. Sur le chemin du retour, Cristi ranima une discussion de la veille, persuadé que l’épisode vécu donnait du poids à son instinct.


« Vous voyez bien que ces gars ne sont pas heureux en Lettonie. Ce Nicolas aurait un meilleur emploi chez lui en Belgique.

- Oui mais peut-être que la qualité de vie ne serait pas la même, ajouta Martins.

- Bruxelles est une ville très agréable !, répondit Cristi.

- Tu ne connais pas toutes les données de son choix. Peut-être que sa femme veut vivre en Lettonie, peut-être qu’il est dégoûté de la Belgique, peut-être qu’il a dû fuir… C’est impossible de comprendre le choix d’une personne si tu ne connais pas tout cela.

- Tu as peut-être raison.

- Et c’est pourquoi toute décision est respectable. Parce qu’au final, c’est celui qui fait ce choix qui devra vivre avec. »


Déçue par notre retard, Laura passa un savon à Martins en italien. Quelques tentes avaient déjà disparu, certains couples étant repartis vers Riga. La petite Cristina apparut vêtue d’une robe traditionnelle. Laura nous fit comprendre que l’on devait se préparer rapidement pour assister à un spectacle de danse folklorique organisé par des écoles du coin.


Il ne fallut que vingt minutes pour arriver au village le plus proche. Sous un préau, des dizaines d’enfants criaient et rigolaient. Tous avaient plus ou moins le même costume, hormis deux groupes qui venaient de la région limitrophe comme nous l’expliqua Janis.


Sur scène, les groupes d’enfants se succédèrent. Chaque classe démontrait son attachement à la culture lettonne en restituant au mieux une routine de danse plus ou moins complexe sur des rythmes traditionnels. L’atmosphère était enjouée, les écoliers semblaient prendre plaisir sur scène, au moins autant que les parents dont la fierté était palpable. Janis nous expliqua que ce rituel de l’apprentissage des danses traditionnelles était un passage obligé pour chaque élève letton, génération après génération. C’était selon lui un bon moyen pour ancrer certaines traditions lettonnes et perpétuer la culture du pays. Cristi et Milot 49 n’étaient pas surpris, au Kosovo et en Roumanie les danses et chants traditionnels avaient également une grande importance. Au-delà des enfants sur scène, les spectateurs, badauds, parents, grands-parents vivaient également ce spectacle en dansant ou en chantonnant les airs. L’impression était étrange. Pour la première fois, j’eus le sentiment que le folklore n’était pas seulement une célébration du passé mais bien une ode au présent. Les Lettons semblaient entretenir une relation très intime avec leurs traditions, une relation saine et solide.


Plus tard, arrivèrent sur scène des femmes et des hommes d’une quarantaine d’années et plus. Je n’eus aucun mal à réaliser qu’il s’agissait là de conteurs. Leur manière de s’exprimer, de se mouvoir, de respirer, de laisser du temps entre deux phrases parvint à accaparer mon attention même si je ne comprenais bien entendu aucun mot de leurs histoires. Pour une des premières fois de ma vie, je faisais partie d’une foule où j’étais un des rares à ne pas comprendre. Cela me porta fatalement à faire attention à d’autres choses qu’aux mots prononcés. Le visage du narrateur donnait une bonne indication sur la nature du récit, tout comme les réactions très expressives du public. En regardant les enfants et les parents, je pouvais aussi entrevoir si l’histoire était digne d’intérêt ou non. Une bonne heure s’écoula ainsi sans que je puisse comprendre aucune parole déclamée mais en ayant malgré tout le sentiment étrange d’avoir perçu une partie du message de certains de ces conteurs.


Milot avait disparu depuis longtemps, préférant jouer au football avec quelques enfants en costumes traditionnels. Cristi s’était joint à eux un peu plus tard. Le Roumain et le Kosovar se retrouvaient l’un contre l’autre, chacun à la tête d’une équipe de six jeunes garçons. Même dans ce match sans enjeu, la différence fondamentale entre mes deux amis sautait aux yeux. Cristi ne pensait qu’à faire jouer tous les enfants, à passer le ballon à chacun d’entre eux, à leur faire plaisir. Pour Milot, le but final était sans doute également de les amuser mais la manière était opposée. Il prenait le ballon, s’égayait en dribblant sans arrêt, en faisant tourner gentiment ces gamins en bourrique pour finalement délivrer une passe décisive. Cristi et Milot avaient toujours dégagé une bienveillance sereine au contact d’enfants, dont Janis et moi n’étions pas capables. En les regardant jouer, j’imaginais les pères que le Kosovar et le Roumain deviendraient, un futur proche dont mes camarades étaient tous deux certains.

L’après-midi passa ainsi. De notre côté, Janis et moi découvrions une jeune Chinoise restée avec nous. Nous ne l’avions pas aperçue du week-end, sa discrétion la confinant au 50 second rôle dans une telle assemblée. Mais la consommation de bières locales et le caractère restreint du groupe délièrent son mutisme. Le calme de Janis semblait lui inspirer confiance :


« Tu es le cousin de Zane, n’est-ce pas ? Qu’as-tu pensé de mes collègues ?

- Difficile de se faire une opinion en aussi peu de temps. En tout cas, vous semblez former un très bon groupe, heureux de partager des moments ensemble. Je ne pensais pas que cela pouvait se passer comme cela entre collègues.

- Tu as raison, on s’entend très bien. Et Laura et Martins sont de fabuleux hôtes pour ce week-end !

- Oui et leur histoire est incroyable. C’est un trait qui m’a marqué parmi votre groupe de collègues d’ailleurs.

- Lequel ?

- Le courage dont vous faites preuve en faisant vos choix par amour.

- Courage ou lâcheté. Cela dépend de ta perspective, répliqua-t-elle désarçonnant Janis.

- Comment ça ?

- Tu es plein d’illusions, répondit-elle avec une certaine sympathie. Tu vois la chose avec romantisme. Tu nous imagines tous bercés par une vision poétique de la vie, portés vers la Lettonie par un élan amoureux.

- N’est-ce pas vrai pour certains ?

- Peut-être pour deux ou trois d’entre nous. Mais pour la majorité, l’amour n’est que le vernis d’une histoire moins fantastique.

- Tu n’es donc pas venue ici par amour ?, demanda Janis circonspect.

- Si, je pourrais très bien te conter un magnifique coup de foudre pour un élégant Letton et une force intérieure qui m’aurait convaincue de le suivre ici, dit la Chinoise en souriant. Ou bien je pourrais tout simplement te dire que ce Letton est apparu dans une démarche beaucoup plus égoïste de ma part.

- Je suis perdu.

- Devenir amoureux est un choix, répondit-elle d’un ton affirmatif. J’ai toujours voulu vivre en Europe mais pour cela il me fallait rencontrer un homme. Ce fut celui-ci comme cela aurait pu en être un autre.

- Alors tu n’as jamais été amoureuse de ton mari ?

- Si. Mais tu serais étonné de la capacité que chacun possède à se mentir à soi-même. J’étais persuadée que c’était un homme exceptionnel, l’homme de ma vie.

- Et ce n’est plus le cas ?

- L’homme européen est volage. Je n’étais qu’un trophée exotique. Il s’est lassé ou je n’ai peut-être pas su le retenir.

- Donc vous ne vivez plus ensemble ?

- Si mais c’est différent.

- Tu sembles désabusée.

- Je suis prise au piège. Je rêvais d’Europe et j’y suis. Je voulais être différente, ne pas être une parmi un milliard en Chine. Mais mon mariage est aujourd’hui à la fois mon visa et ma prison. »


Janis savait écouter mais ne trouvait pas toujours les mots pour réconforter. Il offrit un sourire chaleureux à son interlocutrice, qu’elle accepta en posant sa tête sur son épaule. C’était la première fois qu’il entendait une jeune femme mariée avec un emploi, une situation qui lui semblait objectivement enviable, se décrire ainsi prise au piège. Il pensait jusque-là que les gens vivaient sereinement leurs choix, tout en sachant qu’il y avait toujours la possibilité de les corriger si besoin. La situation de cette Chinoise lui fit prendre conscience qu’il y avait peut-être des parcours dont on ne peut échapper, que l’on construit parfois soimême les parois de sa propre cage sans s’en apercevoir. Pendant quelques secondes, il prit peur, n’étant pas certain d’avoir la clairvoyance pour faire les bons choix dans les mois et années à venir afin de ne pas se retrouver vers trente ans dans la situation de celle qui pleurait dans ses bras.


Le retour en train vers Riga fut silencieux. Nous dormions tous, seul Janis resta éveillé. Il décida de griffonner sur une feuille, son dessin représentait le couple Martins et Laura d’un côté et la jeune Asiatique de l’autre. Il réfléchissait au sens à donner aux histoires amoureuses, lui qui n’avait connu que des passades de quelques mois. Ce week-end là, il avait compris que le plus important n’était pas forcément d’aimer et d’être aimé, même si c’était sans doute indispensable dans un couple, mais que seuls les projets en commun permettaient à un duo d’exister voire de se développer dans le temps.


En me réveillant quelques minutes avant l’arrivée en gare de Riga, je pris le téléphone de Janis pour envoyer un message à mon inconnue. Elle répondit instantanément. Ma dernière journée en Lettonie serait sans doute spéciale.


Romain Welter, Editions Satinvaë, Septembre 2020

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