Le maître du jeu

Comment ? Le nom de Joan Pujol Garcia ne vous dit rien ? Peut-être Garbo alors ? Non plus ? Et Alaric Arabel ? Pourtant, ces trois-là sont le même homme. Si, si je vous assure. Joan a été agent double durant la Seconde Guerre Mondiale. Il a d’abord fait croire à l’Axe qu’il était avec eux en leur fournissant de fausses informations sur les Britanniques. En vérité pendant ce temps-là, il était planqué au Portugal. Après ça, il a vraiment pris contact avec les Alliés. Grâce à la confiance que les nazis avaient placé en lui, il leur a distillé l’idée que le débarquement de Normandie n’était qu’un leurre visant à camoufler une opération d’envergure bien supérieure, à venir plus tard. Fort de ses compétences en persuasion, qui valaient au moins un Oscar, et de son statut auprès des British, les nazis ont cru ses faux renseignements et ce que vous appelez le D-day a été un succès. Sur une stratégie imaginée et patiemment exécutée par votre dévoué Jonas. Alors, remettons les choses en contexte. Joan a fourni quelques vrais infos aux Allemands – rien de grave ou trop important - mais il fallait bien gagner leur confiance. D’un point de vue extérieur, il est vrai que c’est juste un type qui faisait l’espion en pleine guerre mondiale pour un camp et qui a retourné sa veste en cours de route, je le concède volontiers. Mais c’est un héros. Alors oui, je vous vois venir. À la fin de la guerre, il s’est fait passer pour mort, abandonnant femme et enfant en Espagne pour aller refaire sa vie tranquillement en Amérique du Sud – quelque part au Venezuela - sans plus jamais se manifester. Nous sommes également d’accord que c’est là-bas que sont allés se refugier tous les nazis qui souhaitaient échapper aux tribunaux de Nuremberg. Mais comme je l’ai déjà fait remarquer, personne n’est parfait. Je n’influence pas la vie personnelle de mes sujets, et ils restent toujours en pleine possession de leur Libre-Arbitre, quelles que soient les circonstances. Garbo est dans les livres d’histoire aujourd’hui, car seules les informations pertinentes comptent, et restent. D’ailleurs, n’ayant jamais été percé à jour par l’Axe, notre ami Joan qu’ils connaissaient sous le patronyme d’Alaric Arabel a été décoré de la croix de fer pour ses services à l’effort de guerre Allemand en 1944. J’aurais été eux, jamais je n’aurais fait confiance à un type de ce nom-là, trop louche… Et ce n’est pas fini. Car Garbo a reçu également une médaille de l’Ordre de l’Empire Britannique, rien que ça. Les honneurs des deux côtés pour Joan, l’agent double. Un exploit, n’est-ce pas ? Ça mériterait presque des applaudissements, pour lui comme pour moi. Et pourtant, je suis du genre humble et modeste. Vous avez compris pourquoi on m’appelle le Corbeau funeste, n’est-ce pas ? Je n’interviens que dans les moments les plus sombres. Lorsque l’espoir ne se résume plus qu’à un mince fil ténu. Je suis, aux yeux de mes collègues, porteur de mauvais présages. Mon arrivée ne passe jamais inaperçue et officialise généralement une situation plus que critique auprès de mes homologues. Mais que voulez-vous, je travaille mieux, plus efficacement sous pression. Quoiqu’il en soit mon intervention aura permis de stopper le Troisième Reich et l’expansionnisme nazi. De rien. Capucine Abadie, Editions Satinvaë, Décembre 2021

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