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L'Univers d'Emma

Episode 1 - La boutique de masques


– Ce masque-là est à quatre secrets.

Jaraye grimaça. C'était beaucoup trop cher.

Il se tourna vers la vendeuse qui lui adressait un sourire si innocent qui ne la rendait que plus douteuse. Elle semblait n'avoir que onze ans. Son visage bien rond, son nez délicat sur la figure et ses grands yeux améthystes encadrés par de longs cils lui donnaient un côté adorable. Elle possédait de très courts cheveux violet-lilas dont une grande partie recouvrait son front tandis que deux petites mèches, légèrement plus longues, étaient attachées en deux couettes sur chaque côté de son visage. Ses paupières étaient recouvertes de paillettes bleues et ses ongles étaient vernis de rouge. Ses vêtements étaient sobres, à l'image de sa boutique qui semblait avoir été sculptée dans le bois d'un tronc géant. Diverses masques recouvraient le mur qui formait un cylindre autour de lui, une lumière jaune chaleureuse éclairant leur surface blanche comme neige. Il y en avait qui souriait, d'autres qui grimaçaient de colère. D'autres encore avaient quelques perles au coin des yeux tandis que du rouge, du doré et autres couleurs se trouvaient sur le front de certains.

– Ne me regarde pas comme ça, ce n'est pas si cher que ça, assura la vendeuse.

– Pour un masque de l'insignifiance, ça l'est ! s'indigna-t-il.

– Pourquoi vouloir paraître insignifiant à une nuit de fête comme celle-ci ? Il y a plein d'autres masques qui correspondent mieux à ce genre d'événement comme celui chaleureux ou de l'enthousiasme.

– C'est justement parce que c'est une nuit de fête que je veux me montrer discret, répliqua-t-il comme s'il s'agissait d'une évidence.

– Comme tu veux.

La fillette tendit la main, réclamant son dû. Jaraye ne pouvait décidément pas lui offrir quatre secrets. C'était beaucoup trop cher ! Il réfléchit avant de lui proposer si à la place, elle ne désirerait pas trois souvenirs. Après quelques minutes de débat, elle finit par céder et lui tendit un carnet à la couleur du ciel dans lequel il pouvait mettre les souvenirs qu'il souhaitait. Il ne mit pas longtemps à se décider. La vendeuse put donc, en ouvrant le calepin, le voir alors qu'il était un peu plus jeune tomber en haut d'un arbre, soigner une fille qu'il venait à peine de rencontrer et discuter avec un jeune homme de son âge aux yeux de feu.

– Tu es sûr que tu ne veux pas d'autres masques ? insista-t-elle.

– Sans façon, ils sont tous trop chers. En particulier celui de la tristesse.

Le jeune homme fixa le masque d'un gris terne nuageux aux coins des lèvres recourbés vers le bas tandis que la forme de ses yeux appelait la pitié.

– Pourquoi l'est-il par ailleurs ? Quel intérêt à montrer que l'on est triste ?

– Ne te fie pas aux apparences. Si beaucoup ne flanchent pas face à la violence, la plupart peut plier face à la tendresse. Parfois, on ne peut pas résister à un visage en larmes. Le monde n'est pas aussi cruel que tu ne le croies.

– Mais il l'est pour ceux qui se font tromper.

La vendeuse sourit en haussant les épaules. Elle faisait partie de ces personnes neutres qui ne savaient pas différencier le bien du mal et qui ne se préoccupaient que de leur commerce. Jaraye ne tarda pas à sortir de la boutique avec le masque en main.


Dehors, le monde semblait scindé en deux. En haut, le ciel s'étendait dans les tons foncés de la nuit. Mais ce n'était pas une nuit seulement faite d'encre, des nuances de violets ainsi que de bleu semblable à l'océan éclaircissaient le ciel, se mélangeant comme une palette d'aquarelle. Au centre, traçant son chemin, la voie-lacté d'un bleu plus claire, presque azur, formait une fissure, comme si la nuit ne s'était pas complètement refermée sur le jour ensoleillé. Tout était calme et immobile, si ce n'étaient que les quelques constellations qui se baladaient parmi les étoiles solitaires. Parmi elles, des renards poursuivaient des lièvres, un dauphin sautait, puis disparaissait avant d'apparaître dans une vaguelette d'étoiles, enfin plusieurs oiseaux descendaient près du sol pour reprendre ensuite de la hauteur, se raccrochant au ciel.

En bas, c'était tout le contraire.

Face à cette tranquille harmonie qui les surplombait, tout paraissait n'être que chaos et désordre. Les foyers et les lanternes qui soit étaient accrochées aux bâtiments soit volaient dans le ciel, illuminaient comme en plein jour. Le brouhaha incessant des passants, la musique produite par certains, les disputes, les négociations, les fous rires et les chants ; une cacophonie qu'on retrouvait souvent dans des lieux de fête comme celui-ci. Sur sa route, Jaraye croisait souvent des nytchas, plus que lorsque le jour brillait de toute sa splendeur. Ils se mêlaient aux humains, marchandaient avec eux et parfois même, s'amusaient ensemble.


Le premier objectif de Jaraye était de trouver un coin isolé où il pourrait mettre son masque, mais avec toute cette foule, la tâche s'annonçait ardue.


Un jeune homme attirait des passants en faisant danser des dragons couleur flamme et hibiscus aussi gros que des chats tout en jonglant lui-même avec des cerceaux de feu. Une femme, dont la robe émeraude et saphir se confondait avec sa queue de paon, suppliait son compagnon, un autre nytcha aux oreilles rousses et pointues et à la queue de renard, de lui acheter un coquillage turquoise qui luisait comme un bijoux. Le vendeur de ce stand était un homme au sourire charmant et qui portait sur sa tête une conque rose-perle, l'air heureux d'avoir trouvé de nouveaux clients. Assis en hauteur, sur l'un des toits aux tuiles vertes qui encadraient un bâtiment de plusieurs étages, des pêcheurs lançaient leur hameçon dans le ciel, les laissant flotter jusqu'à ce qu'ils attrapent une constellation-poisson.

Des boutiques aux vitrines alléchantes et des stands colorés de lumière longeaient la rue principale, et tous les passants, dont certains visitaient la ville pour la première fois, se pressaient devant, les yeux envieux et émerveillés.

Emma Derrien - Editions Satinvaë - Juin 2023

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