Kemper

La jeune fille âgée d’environ onze ans gambadait; vêtue d’une petite robe bleue qui semblait danser sous ses pas légers. Le printemps commençait timidement à poindre sur le Finistère tandis que la brume s’écartait doucement pour laisser voir les quelques rayons dorés caressant la cathédrale Saint Corentin. La gamine qui entreprit la descente du mont Frugy avait jeté un regard furtif par dessus son épaule en tournant le dos à la Tourelle. Elle n’était qu’en cinquième ; le lycée des Cornouailles ce n’était pas avant trois ans. Elle avait beau avoir sauté une classe au primaire ; la cour des grands était encore à des années lumières de son univers. En cueillant un bouquet de fleurs sauvages elle chantonnait un air appris par son père ;


« Petra ‘zo neve e kear Is

Mar d-e kent dvant ar youankis

Mar klevan-ne ar biniou

Ar vonbard hag ann telennou ? »


Sa mère l’attendait en bas du sentier au début de la rue de la Déesse à deux pas de l’Odet qui ne cessait jamais de murmurer. Saoirse fit signe à sa fille de venir la rejoindre.


« Deus amañ, Bleun brug ! » (Viens la, fleur de bruyère. (En Breton)


La petite collégienne accéléra le pas pour tendre les fleurs à sa mère.


« Trugarez dit kariadez !(Merci ma chérie) Elles sont magnifiques. Je vais les mettre dans un vase en rentrant. Comme ton père passe te prendre ce soir avec ces fleurs tu seras toujours avec moi. »


La fille sourit en découvrant ses dents du bonheur. Sa mère appelait ça « le passage des fées » « pour toutes celles qu’elle créait avec son rire ». Saoirse était une belle femme bien que trop maigre aujourd’hui, coiffée d’un fichu pour dissimuler sa perte de cheveux consécutive à son traitement, vêtue d’une longue jupe qu’elle avait cousue elle même. Le fichu rendait un hommage discret à ses origines. Il y avait une expression qu’elle détestait. Saoirse avait grondé sa fille pour l’avoir employé. Dans l’esprit juvénile c’était le « mot en M » pour signifier le tabou. Cependant elle était très fière d’être une Manouche. Elle se retrouvait dans une fête foraine comme un poisson dans l’eau. Elle écoutait en boucle une chanson sur une fille revenant voir son fiancé sous la forme d’une fantôme pour lui répéter sa promesse de mariage. Le titre lui correspondait, « She moves through the fair », elle bouge à travers la foire. Elle avait la version de Sinead O’Connor sur son walkman. Le peuple auquel elle était rattachée par sa mère s’appelait eux mêmes les Pavees ou les Lucht Siuil, « le peuple qui marche ». Sans liens avec les Tziganes ils n’avaient conservé aucune trace de leur propre histoire. Pour certains ils étaient les descendants des fermiers catholiques expropriés par Cromwell. La collégienne préférait la théorie comme quoi ils seraient les héritiers du clan Murtagh O’Connor ; un groupe de cavaliers nomades originaires du Connaught, la région la plus à l’ouest de l’Irlande ; disparus mystérieusement au Xvème siècle. La cornouaillaise se rêvait en princesse gitane issue de Toirdhealbhach Ua Conchobhair ; le haut roi d’Irlande de 1120 à 1156. Pour ça que sur internet elle était Gypsie_Queen@caramail.fr . N’ayant jamais mit un pied en Irlande, elle se voyait moitié romanichelle, moitié bretonne et totalement celte. Attaquant sa gaufre au sucre dans un café pas loin des Halles alors qu’une myriades de gens se pressait vers le petit pont pavé enjambant les courants agités du Steir sous les trottoirs de Quimper; la fille demanda:


« Mammig j’ai une question. »


« Essuie toi la figure mon cœur. »


Elle prit une serviette pour effacer timidement les traces de chantilly autour de ses lèvres.


« Donc ? »


« Pourquoi on n’a gardé aucune trace de notre histoire ? Je veux dire des Lucht Siuil…. »


« Bleun Brug… Tu vois quand on va à la plage de Douarnenez le week end ; tu fais des dessins sur le sables de temps en temps ? »


« Oui ! »


« Tu peux si tu veux faire un tableau magnifique mais est ce qu’il va rester ? »


« Non ! »


« Et pourquoi ? »


« Parce que la marée va l’effacer... »


« Tout à fait c’est ainsi qu’est faite la vie des hommes. On y laisse des traces mais appelées à disparaître. La vie est comme un cours d’eau contrairement à la pierre elle glisse. Et encore si tu regardes bien, la cathédrale subit l’érosion. Quand j’ai décidé d’épouser ton papa j’ai du me séparer de ma culture. »


« Et vous avez divorcé... »


« Tu as compris… La vie évolue en cycles. Elle tourne comme la terre… en rond. Le tout est de trouver l’axe qui rend heureux. »


Moira Quemeneur s’éveilla comme un ange après son rêve mêlé à ses souvenirs. Son portable en charge indiqua cinq heures, elle avait devancé le réveil de quarante minutes. Ça faisait longtemps que sa mère ne lui avait plus rendu visite dans son sommeil. Allumant la lumière qui fit plisser ses paupières, elle regarda le bouquet de fleurs sèches encadrées sur son bureau. Sa mère était morte la semaine suivant leurs cueillette. Dix sept années s’étaient écoulées . Elle avait beaucoup voyagé. Finistère s’étendait comme la fin de la terre alors qu'en breton on l'appelait « Pen ar bed », la tête du monde. Depuis sa fenêtre Moira promena son regard mi clos sur les briques rouges des maisons marquant l’entrée de Wazemmes sous la lumière jaunâtre des réverbères lillois. Liam Donncha Fitzroy, Editions Satinvaë, Novembre 2022