Jean Christophe et Mylène

"Jean-Christophe avait rencontré Mylène quelque mois après sa rupture avec Jude lors d’une soirée chez les Bergman, des amis communs gérant un Office Notarial renommé dans la région. Sécurisante et ne lui posant pas trop de questions, joyeuse, sensuelle, toujours belle et bien apprêtée. Mylène ressemblait à une femme de magazine. Celle dont tous les hommes rêvent. Jean-Christophe avait décroché le gros lot. Il ne chercha pas plus loin car elle était tout ce dont il avait besoin à ce moment-là.

Avec elle, il vécut de grands bonheurs. Rassuré dans sa virilité, il devint père de deux charmants bambins en trois ans à peine, ce qui avait son importance pour qui connaissait son histoire…

S’épanouissant de plus en plus dans son travail, il était devenu un psychanalyste très apprécié et n’avait plus rien à prouver. Ses journées s'étaient progressivement remplies à ras bord. Jusqu'à ce que son emploi du temps ne lui laisse plus que le dimanche à consacrer à sa famille. L’après-midi. Le matin, il dormait.


Aujourd’hui, sa vie de famille le dégoûtait. Mylène râlait et se plaignait sans cesse. Rien à voir avec la Mylène qu'il avait connue. La maternité l'avait littéralement transformée.


Elle était devenue anxieuse, plus perfectionniste que jamais. Or, ON NE POUVAIT PAS être perfectionniste ET avoir des enfants, un point c’est tout. Tout le monde devrait en être informé avant de se lancer dans la procréation !

Mais elle n'avait pas eu cette information-là, comme beaucoup de mères de nos jours. Elle s'était rigidifiée, tendue et avait progressivement perdu toute énergie disponible pour les rapports intimes avec son mari. Quoi de plus banal... ?

Elle disait qu’elle n’avait plus de temps pour rien, qu’elle était devenue une esclave, qu’elle ne supportait plus de devoir accomplir tant de choses en si peu de temps et de devoir par conséquent les faire mal.


- Tu ne peux pas comprendre Jean-Christophe à quel point je me sens nulle, moche, pas reconnue ! Je ne suis plus bonne à rien ! lui dit-elle un soir, dans une douche de larmes noires pleines de mascara.


Mylène ne craquait pas souvent mais quand elle s’y autorisait, c’était un cataclysme.

Pas étonnant, me direz-vous ! Elle voulait être quelqu’un qui n’existe pas : un genre de super héroïne du quotidien.


Être une mère parfaite et offrir une qualité de présence optimale à ses enfants.

Être une épouse parfaite et avoir suffisamment d’énergie pour offrir à son homme des nuits fougueuses et enflammées qui lui apporterait réconfort et confiance, comme dans les premiers temps de leur union.

Être une femme parfaite : toujours belle, bien habillée, bien maquillée, bien sereine et posée, avec des cuisses galbées à souhait et un ventre plat, à l’écoute de tous et toutes, amis, famille, passants…

Elle voulait aussi vivre parfaitement en accord avec ses besoins profonds et personnels : méditer chaque matin, développer ses talents d’artiste, de cuisinière, de ménagère, entretenir son corps en pratiquant du sport chaque jour, prendre son temps pour savourer ses repas et bien les mastiquer, pratiquer la musique, repeindre les meubles…


Évidemment, Mylène, comme tout le monde ne possédait que vingt-quatre heures dans chacune de ses journées, deux bras et deux jambes, seulement, et devait, comme tout le monde, faire des choix.

Le problème c’est que Mylène n’arrivait pas à se considérer comme tout le monde. Elle croyait qu’elle était capable de tout, qu’elle pouvait faire tout cela…, et que si elle n’y arrivait pas c’était forcément parce qu’elle ne s’organisait pas assez bien ou qu’elle était foncièrement nulle. Généreuse dans l’âme, elle voulait rendre chacun heureux, ainsi qu’elle-même. Mais plus le temps passait, plus elle perdait confiance en elle et plus elle devenait difficile à vivre.


Voilà maintenant sept ans, son époux, croyant bien faire, lui avait proposé de cesser son métier de commerciale afin qu'elle se consacre mieux à sa vie de famille et à sa qualité de présence… Du coup, elle s’était sentie obligée d'assurer un max car elle « ne travaillait plus ».

Or, une femme qui ne « travaille plus », ne perçoit non seulement plus de rémunération pour son « non travail » qui consiste à : récurer les toilettes, laver le linge sale, nourrir tout le monde, faire la vaisselle, le ménage, changer les couches, faire les courses et j'en passe ; mais en plus, elle s'en veut de ne pas rapporter d’argent à la maison. Alors elle en fait deux fois plus pour montrer à son mari qu'elle ne se laisse pas aller, car déjà qu'elle ne « travaille pas », alors si en plus elle glande, ça risque de mal passer. C'est ainsi que cela fonctionne pour Mylène. Trop de pression, trop de culpabilité.

Résultat : zéro libido.


Pendant un temps, elle avait réussi à sauver les apparences, mais là, la façade commençait à se fissurer, il allait lui falloir trouver un moyen pour la ravaler ou bien… Ou bien oser regarder ce qui se cachait là dessous. Sous ce désir ardent de vouloir être PLUS, toujours PLUS tout.


Jean-Christophe avait fait ce qu’il avait pu pour la rendre heureuse. Enfin, c’est ce qu’il disait…

Oui, sauf que ça n’était pas réaliste, et en bon psy, il aurait peut-être dû penser à lui dire : « Ma chérie, je t’aime même si tu n’es pas parfaite ».

Oui, sauf qu’on dit souvent que les cordonniers sont les plus mal chaussé. Et comme cordonnier, Jean-Christophe était bien placé !


Mylène avait l'impression qu'il lui manquait cruellement quelque chose. Elle ne se sentait pas nourrie quand elle rentrait d'une session shopping ou de chez l'esthéticienne. Elle ne supportait plus d'être seulement consommatrice, elle voulait être actrice. Elle n'était pas non plus totalement satisfaite des temps qu'elle passait à ses cours de dessin. Dessiner, oui, mais pour laisser ses œuvres dans des placards, à quoi bon ? Mylène avait besoin de se réaliser, de devenir ce qu'elle était pour apporter sa pierre à l'édifice du monde. Pas seulement au travers de ses enfants, qu'elle allait bientôt finir par ne plus supporter si elle ne trouvait pas rapidement une issue.


Ses enfants, Jonathan, 7 ans et Ludivine, 6 ans, qui étaient aussi ceux de Jean-Christophe, étaient devenus de vrais abrutis.


D’ailleurs, Jean-Christophe lui-même ne les reconnaissait plus et n’avait plus envie de les côtoyer. En fait, il se dégoûtait lui-même et n’aimait ni le père ni l’époux qu’il était en train de devenir : un déserteur.

Et Mylène ne cessait de lui renvoyer cette odieuse image de lui."


Sophie Maumet "Joyeuse Pandémie" - Editions SATINVAË 30 Novembre 2020

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