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Je viens de casser l’écran de mon iPhone, quel vin boire ?

La journée s’annonçait d’une cadence morne. Rien de particulier n’était à mon agenda. Nous étions dimanche. Et le dimanche est le jour du rien, du futile et donc de l’essentiel. Bourses vides, je déambulais dans la ville. En obscur, je goûtais au luxe de la jouissance insouciante. Je savourais la douceur d’être dégagé des combats quotidiens de l’humanité. Cet instant était une libération. Le monde m’indifférait. Le « Figaro Madame » dont Denis, mon colocataire rhinocéros est un fidèle lecteur, restait au fond du cabas à provisions, bien calé entre les navets et la courge. Il n’eût pas fallu le corner.


Denis est un bobo né. L’animal ne jure que par le commerce de proximité, le petit commerçant de quartier. Le circuit court comme gage de qualité et de bonne conscience. Pourquoi pas ? Le pachyderme a les moyens après tout. Mais pas question de se faire livrer pour autant. Mon colocataire est un brillant ingénieur évoluant dans une multinationale de la pétrochimie. Plein, j’étais de retour du marché. J’avais les bras pris par les achats, les paquets.


Ma clé de logement était dans la porte d’entrée de notre immeuble. Le téléphone retentit. Visiblement Denis voulait s’assurer que son magazine favori était bien de retour avec moi. Quel connard ce Denis. Sonnerie hurlante, le réflexe pavlovien absurde me vint de vouloir décrocher. Où range-t-on son téléphone en temps normal ? Bien au fond de sa poche évidemment. En voulant extraire l’engin de sa confortable réserve, mon téléphone choit. L’action fut digne d’un numéro d’acrobate doublé de jonglage. Au sol, il n’était plus. Les multiples fractures de l’écran lui ont été fatales. J’étais à ses côtés, pleurant, sans caractère ni décision. Ces affaires-là vont toujours plus loin qu’on ne le croit.


Le temps s’arrêta net. Je venais de péter l’écran de mon téléphone portable. Ma vie n’avait plus de sens. J’étais vaincu. L’obscur présent se faisait oppressant. L’insondable avenir m’attirait tel un aimant. Il me fallait un remontant. Mais quel vin boire ?


La pomme dans tous ses états


En cette fin de matinée, la pomme d’Apple s’était transformée en un crumble, une compote composée de petits bouts d’écran. Le rendu culinaire et le destin étaient cette fois bien amers. La compagnie Californienne entend rapprocher les hommes du monde entier. Mouais, à quel prix ? Pour ma part, j’étais désormais dans l’impossibilité de communiquer avec Denis ou qui que ce soit d’autre.


A son tour, un président français prétendait être un amoureux des pommes et nous enjoignait d’en manger. L’homme voulait changer le monde, tout du moins la France. Une histoire de fracture parait-il. Visiblement la fracture est toujours là. L’écran de mon iPhone en atteste. L’évidence saute désormais aux yeux : cet aliment est maudit depuis le début de l’humanité. Il est interdit d’y toucher, interdit de le croquer. Quelle affaire.


Pour panser mes plaies et apaiser autant que faire se peut ma douleur, l’idée naturelle et sotte se fit de partir en Normandie à la recherche d’un cidre de belle facture. Troquer une pomme pour une autre. L’idée un brin naïve peut tout de même séduire. L’avenir s’éclaircissait de nouveau.


Cela tombe bien car ma cave est justement équipée d’une bouteille du domaine d’Éric Bordelet. Éric, ancien sommelier, fait lui aussi dans la haute technologie côté cidre. C’est du 5.0. Son atelier n’est pas à San Francisco mais en Normandie du côté de Charchigné. Nous sommes entre Le Mans et Caen. C’est en 1992 qu’Éric reprend le domaine familial. 23 ha de verger bio certifié. Là, une trentaine de variétés de pommes, une vingtaine de variétés de poires poussent à l’abri du tumulte du monde, de sa connectivité et de sa pseudo modernité. Evidemment, parmi toute ces pommes, il n’y a pas celle tant convoitée que je recherche pour le moment. Mais tant pis, la fermentation des variétés du domaine devrait également m’apporter du plaisir et me permettre de communiquer.


Une pomme en pommade