Episode 2

Que la partie commence !


« Le génie consiste à savoir transgresser les règles au moment opportun. » Richard Teichmann.



Otto Hellmuth.

Un criminel de guerre nazi qui venait tout juste de passer l'arme à gauche, en ce 20 avril. Une âme noire comme il les aimait.

Il sera parfait, se figura-t-il avec joie.

L'homme était dans son appartement de New-York, dont la vue concurrençait sérieusement celle de son pied à terre parisien. Néanmoins, cette fois, il tournait le dos aux immenses baies vitrées de son bureau, se fichant du panorama comme d'une guigne. Il portait son sempiternel - et impeccable - costume de luxe dont l'étoffe couleur Mocha épousait parfaitement sa silhouette. Du sur-mesure. Assis bien droit dans le fauteuil en cuir qui trônait devant son grand bureau en acajou, il fit craquer bruyamment les articulations de ses doigts.


« Quel chanceux tu nous fais, mon cher Otto. Tu es officiellement retenu comme candidat à la réincarnation. Seulement, tu ne tenteras pas médiocrement de contribuer au Mal à ton échelle comme les autres. Tu auras un Destin. »


Il avait prononcé ce dernier mot d'une façon particulière, le prolongeant en bouche pour se délecter de sa saveur. L'homme se parlait à lui-même, fixant distraitement les rayonnages de sa bibliothèque en bois exotique lestés d'ouvrages anciens, rares et inestimables. L'ensemble était le fruit d'une collecte minutieuse, uniquement composé d'originaux très convoités. Quelques mois plus tôt - au lendemain de sa soirée à Paris - et alors que les journaux quotidiens de la capitale française titraient le meurtre particulièrement sauvage d'une jeune prostituée, l'homme échafaudait déjà les détails de son plan parfait.

Sa stratégie était implacable : simple, efficace, directe.

Les facteurs de réussite étaient exceptionnellement réduits et par conséquent, les risques d'échec également. La tâche semblait presque enfantine. Truander serait donc juste une fantaisie. Il avait alors décidé de rentrer aux États-Unis, et d'attendre le moment propice pour exécuter son plan sous les meilleurs auspices.


Otto Hellmuth se révéla comme le candidat idéal. Il était mauvais, certes, mais il n'était pas un des pires que la Terre ait porté non plus. Sa réincarnation passerait inaperçue dans l'ordre mondial, passant pour le simple repêchage logique d'une âme avec une Inclination dûment déclarée, et donc un potentiel d'action attrayant. L'homme était usé par les stratégies à court, moyen, et long terme. Au niveau national, au niveau international...

Encourager le Mal dans le monde par tous les moyens se révélait harassant.

Les organisations criminelles, terroristes, politiques...

Il y avait beaucoup trop d'humains à inspirer.


Car une lutte manichéenne sans fin se livre sur Terre, au travers des hommes, influencés à leur insu. Chaque camp possède des Intermédiaires : les Chargés du Bien et les Agents du Mal. Ils guident les hommes - par le biais de rêves et d'intuitions - à accomplir des actes en faveur de leur camp et influent ainsi sur l'ordre mondial. Le but étant évidemment de remporter la victoire selon un principe simple : le Triomphe du Bien ou le Règne du Mal.

Chaque être humain est pourvu d'une âme, et lorsqu'il naît pour la première fois, il en est doté d'une qualifiée de Non-déclarée. Au cours de sa vie terrestre, il peut accomplir de bonnes actions ou répandre la désolation autour de lui, selon ses propres choix : c'est son Libre-arbitre. Lorsque tout au long de leur vie, les individus ont commis tour à tour le Bien et le Mal sans montrer d'inclinaison particulière, on dit qu'ils sont Indifférents. Mais certains, à travers leurs actes, montrent une Inclination pour un des deux camps et deviennent alors des Représentants : des Ambassadeurs du Bien ou des Émissaires du Mal.

Ayant révélé une disposition pour un côté, ils sont considérablement plus réceptifs aux signes envoyés par les Intermédiaires (les Non-déclarés et Indifférents pouvant être également inspirés, mais non sans difficulté). Malgré l'influence des Intermédiaires, un être reste toujours maître de ses choix, - même un Représentant - car il est toujours détenteur de son Libre-arbitre. Bien sûr, les efforts des Agents et des Chargés sont largement concentrés sur les individus avec une Inclination - les Émissaires et les Ambassadeurs.

Les Intermédiaires sont également en mesure, à la mort d'un Représentant, de lui accorder le privilège de la réincarnation : ils considèrent que le Représentant recèle un potentiel qui n'a pas connu le contexte pour se révéler et servir significativement son camp, et lui offrent alors la possibilité de faire mieux. Cependant, la naissance efface toute trace mémorielle de la vie passée, exceptée l'Inclination.


L'homme se saisit nonchalamment d'une clochette en argent massif délicatement ciselé qui attendait sagement sur le coin de son bureau. Il la fit tinter en rythme, imitant une mélodie que lui seul pouvait comprendre. Dans l'instant, on toqua délicatement à l'épais battant de bois sculpté. L'homme reposa la sonnette à son emplacement :

« Entre, Flynn, ordonna-t-il. »

La porte s'ouvrit sur un homme plutôt jeune, aux traits fins. D'une allure racée, il était grand et élancé. Il avait le teint clair mais lumineux, un visage ovale et lisse, des joues roses et glabres qui se rejoignaient en un menton pointu. Son front droit était surmonté d'une chevelure blond cendré bien peignée. Ses yeux ronds - marron clair – portaient sur le monde un regard vif. Sa bouche étroite était surmontée d’un nez parfaitement rectiligne. S'avançant à pas feutrés sur le tapis précieux, il fit face à son patron.

« Maître, en quoi puis-je vous être utile ? s'enquit-il de sa voix onctueuse. »

L'homme grimaça sous le ton affreusement mielleux de son subordonné, qui avait joint ses mains derrière son dos en attendant docilement les ordres.


« Un certain Otto Hellmuth vient de trépasser, j'ai besoin de toi que tu le réincarnes, déclara-t-il sur un ton dégagé.

— Pourquoi Maître, est-il spécial ? s'anima Flynn, stupéfait. »


Il avait lancé sa question spontanément, sans réfléchir.

Son Maître n'avait ô grand jamais pris la peine de lui désigner une âme en particulier... Tout au plus lui indiquait-il des stratégies générales, ou donnait des suggestions de manipulations, les Agents restant assez autonomes sur le terrain. Il était désarçonné par ce soudain revirement. Cet Émissaire devait donc obligatoirement revêtir pour son supérieur une importance capitale. Néanmoins, il avait regretté ses paroles instantanément. Il venait de manquer de respect au Maître. L'expression qu'il vit alors sur la figure de celui-ci lui confirma immédiatement son erreur. De la stupéfaction, le visage de Flynn passa à l'horreur la plus totale. Mais ce n'était rien en comparaison de la métamorphose qui venait de s'opérer sous ses yeux. L'homme placide qui lui faisait face quelques secondes auparavant à peine avait disparu. Il était transfiguré par la colère, n'ayant presque plus rien d'humain. Sur sa face rubiconde où pulsaient des veines semblables à des serpents agités, seuls ses yeux étaient restés les mêmes, glacials comme la mort.

« Maître, j-je vous demande pardon, bredouilla-t-il avec empressement, c-c'est que j'ai dû faillir à ma tâche pour que....

— Tais-toi, Flynn, le coupa-t-il. »

Sa voix d'ordinaire profonde était rendue plus grave encore par la colère. Cela ressemblait plus à un râle tonitruant et inhumain poussé depuis les entrailles de la Terre par un terrible monstre mythologique. Le concerné avait braqué ses yeux écarquillés sur le sol, l'affolement lui révélant soudain tous les moindres détails - jusqu'aupoil - du tapis persan.

« De nous deux, susurra le Maître, qui pose les questions, Flynn ? »

Il sembla se radoucir. Pourtant son subordonné ne put s'empêcher de paniquer encore plus. Sous la surface de son crâne, la tempête fit rage quelques instants.

Il m'a posé une question ! Je fais quoi ? Il vient juste de me dire de me taire ! Je réponds ? Ou je ne dis rien !

Son souffle «était presque coupé sous la menace.


« Je me fiche que tu penses avoir failli en quoi que ce soit à ta besogne, tu t'en doutes, poursuivit le Maître calmement. Ne me manque plus jamais de respect, Flynn. »

Flynn relâcha son souffle Je m’en tire bien pour cette fois !

« Quoi qu'il en soit, Otto n'est pas encore particulier, mais ça ne saurait tarder, dévoila l’homme aux yeux de glace. Il n'aura pas de Libre-arbitre, car je vais l'en priver. »


Il avait parlé d'un ton solennel - et non sans fierté - certain de son effet de surprise, en fixant intensément son sous-fifre, pendant que son visage reprenait son aspect ordinaire. Aux derniers mots de son Maître, Flynn ne pût s'empêcher de détacher son regard du tapis pour vérifier s'il était vraiment sérieux.

Il l'était.

Sa bouche s’ouvrit de stupeur, formant un O parfait, mais la question qu'il brûlait de poser ne franchit pas ses lèvres. Son patron s'amusa intérieurement de sa détresse.


« Oui, Flynn. On ne peut pas dénuer une âme de son Libre-arbitre. Pourtant, Monsieur Hellmuth aura même un Destin, insista-t-il avec emphase, d'un ton qui ne tolère aucune objection. »


Le blondinet avait fermé la bouche et ne répliqua pas, pourtant certain que son Maître déraillait un peu, pour ne pas dire complètement .Ce dont il parlait était tout simplement impossible. Ou du moins considéré comme tel, car le Destin - presque un gros mot - n'existait pas. Il était l'opposition même du Libre-arbitre. L'homme sourit, satisfait de l'impact de son annonce.


« Tu ne demandes pas comment je vais m'y prendre, Flynn ? l'interrogea-t-il d'une voix doucereuse. »

Il prenait visiblement beaucoup de plaisir à accentuer son malaise.

Je réponds oui ? Je dis que ce n'est pas moi qui pose les questions ? Le pauvre laquais n'en pouvait plus.


« Si, Maître, tenta-t-il. » Merde. Sa voix était chevrotante.

« Bien. En fait, tu connais déjà la réponse... Ça ne te regarde pas. Contente toi d'exécuter mes ordres. Maintenant, retire-toi, lui enjoignit-il. »


Flynn obtempéra sans demander son reste. Il fut trop content d'être congédié, même après la petite humiliation qu'il venait de subir. L'homme reprit le fil de ses pensées alors que la porte se refermait doucement sur son valais.

« Et d'un, conclut-il à voix haute pour lui-même. »

Il était satisfait de lui.

Capucine Abadie, Editions Satinvaë, Juillet 2022

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