Désigné témoin de mariage, quel vin boire ?

Résumons-nous !

C’est un fait, on ne choisit pas sa famille. Malheureusement, pourrait-on dire parfois. Mais a contrario, on choisit ses amis. Il est de convenance de dire que l’adversité aide à faire le tri parmi la cohorte. Voilà une sorte de sélection naturelle qui ne dit pas son nom. Le tri entre les vrais et les faux amis ; les amis de circonstance ; les amis de passage ; les cloportes, etc… Entrer dans le statut convoité est une chose ; y rester en est évidemment une autre. L’ami d’un jour n’est pas forcément l’ami du lendemain. La chose varie au gré des événements plus ou moins heureux et/ou malheureux.

Denis, mon colocataire rhinocéros le sait parfaitement. La seule raison pour laquelle j’accepte de partager avec lui notre 450 m2 terrasse panoramique est… son compte en banque. Ce dernier a le volume nécessaire pour assurer notre confort matériel. Que le pachyderme en soit remercié de toute mon amitié.

Côté événements, tous ne montent pas sur la même marche du podium. Il y a les structurants, les marqueurs de vie et les autres. Quand, au détour d’une conversation d’une affligeante banalité, irriguée de bière trop tiède, votre meilleur ami vous annonce qu’il vous a choisi pour être son témoin de mariage, cela laisse des stigmates. La tuile ! C’est pire qu’une fuite d’huile de moteur de voiture, le premier tatouage de sa fille, ou le premier adultère de sa femme. Témoin de mariage c’est l’horreur, l’angoisse. Passé la bouffissure de l’égo, la réalité s’abat cruellement sur vous. Elle vous saisit d’un geste bref inattendu et ne vous lâche plus. Le passage de la grande faucheuse aurait une saveur plus douce. Le premier événement vous enferme pour le reste de l’existence, le second vous libère pour l’éternité. Le retour à la réalité est cruel.

Sournois, se profile déjà le discours en public avec injonction de dire tout le bien que l’on pense de cette union. Torturé, notre esprit est hanté par la défiance. Que dire de la nécessité de trouver une anecdote marrante et originale sur le marié ? Qui mieux que nous sait que le marié est un gros con resté ado malgré la trentaine bien tassée ?

Ce drame qui s’abat sur une amitié ne peut pas faire oublier la culpabilité de la mariée… une pouffe ! On ne l’aime pas, et ce, depuis le début. Elle le sait. C’est là un fait avéré. On soupçonne Madame de vouloir nous piquer notre meilleur ami. S’ensuivrait alors la perte de cette relation privilégiée et unique que l’on a avec lui. La chose est parfaitement analysée dans un dossier spécial du dernier « Psychologie magazine ». L’interview du Pr Sigmud Raoulowitch, Psychiatre rebouteux de l’âme, est parfaitement éclairante sur ce point. Il est toujours bon de convoquer la science pour que l’opinion fantasmée devienne la vérité.

Par ailleurs, déterrer les dossiers passés, c’est prendre le risque de perdre son pote et de mettre mauvaise ambiance le jour du mariage. Il ne faudrait pas non plus que lesdits dossiers se retournent contre nous. En bon complice, nous avons participé activement à certains forfaits. La solidarité de l’amitié évidemment. A cela s’ajoutent les frais liés à l’achat du costume. Pour une raison qui échappe à l’entendement mais peut-être pas au bon goût, l’événement ne peut se faire en marcel et tongs. Le haut de forme et la queue de pie sont devenus des classiques du mariage. Ai-je parlé du cadeau ? Pas encore. L’inutile ne se commente pas. Enfin, ultime corvée, il va falloir organiser l’enterrement de vie de garçon. Le temps de l’amitié va donc être mis à rude épreuve.

Je vivais jusque-là dans une illusion que je croyais partagée. Celle d’un meilleur ami ayant la sagesse de m’épargner ce genre de conneries, de me laisser loin de ces conventions sociales épuisantes. Toute vérité est-elle bonne à dire ? Est-ce le moment d’évoquer avec lui ma réelle opinion au sujet de son mariage ?

En ce jour donc, mon « meilleur » pote me demande d’être son témoin. Je ne peux lui répondre. Mais attend-il réellement une réponse de ma part ? Mes lèvres en restent scellées. Denis, assistant à la scène, comprend mon émoi rentré. Prenant pitié, il me propose de déboucher une bonne bouteille. L’animal est décidément le meilleur ami de l’homme. Dans une illusion rassurante, le marié pense que c’est pour fêter l’événement. Bref, désigné témoin de mariage, je me demande quel vin boire ?

Chacun sa croix

Je vis cette idée d’être témoin de mariage comme un véritable chemin de croix. Je le confesse sans honte. Mais il n’est pas facile de s’en faire l’écho. Je devrais néanmoins pouvoir noyer mon abattement dans cette cuvée « Champ de Croix » 2018, AOC Coteaux du Giennois du Domaine Catherine & Michel Langlois. Cette crucifixion se fait malgré mes 33 ans passés.




L’appellation Coteaux Giennois, soyons honnête, personne ne sait où c’est. D’ailleurs, on en boit au mieux une seule fois dans sa vie. Tout comme le fait d’être témoin de mariage, une fois suffit. Précisions donc là quelques points essentiels. L’AOC est reconnue en 1998 et comporte environ 195 ha. C’est modeste. On y trouve des vins blancs, rouges et rosés à base de cépages Sauvignon, Pinot Noir et Gamay.

Notre représentant de circonstance s’est lui installé en 1996 à Pougny dans le département de la Nièvre. Dans ces rudes contrées, ne frisons-nous pas le risque d’un mariage pluvieux ? Le domaine comporte 17 ha répartis sur deux appellations : Coteaux du Giennois et Pouilly Fumé. Il fait face à la butte de Sancerre, sur la rive droite de la Loire. Chez les Langlois, on veut laisser s’exprimer le terroir. Par conséquent, pas moins de 14 cuvées sont proposées. Le domaine n’hésite pas à en réaliser de nouvelles régulièrement en illustration de cette approche viticole.

Voir et boire rouge

Pour les mariages, le blanc est la couleur communément admise. Pour ma part, ayant le cœur en sang avec ce couteau qui y est planté, le rouge sera de circonstance. Nos témoins sont le Gamay (80% de la dot de mariage) et le Pinot Noir. Un joli rubis éclatant s’offre au travers de cette cuvée. Celle-ci semble heureuse de compter parmi les invités. Elle s’offre volontiers aux regards des quidams. Sur son 31, elle est à son aise dans son nouvel écrin de cristal.

On devine la coquine plus aguicheuse, plus entreprenante. Elle n’hésite pas à exprimer des arômes de fruits rouges de belle maturité. La pointe de réglisse, de poivré, de sous-bois vient en support. L’ensemble est délicat, expressif, charmeur.

Embrasser la mariée n’est-il pas un privilège des témoins ? Le droit de cuissage n’est pas loin finalement. Ne voulant aucunement me soustraire aux traditions, je me laisse aller de bonne grâce en portant aux lèvres la pulpeuse élue.

Le plaisir en est immédiat. Une délicieuse sensation de fraîcheur comme de suavité se fait jour. Un vin ample, gourmand, profond. Une robe en volume mais dans un style aérien. Aucune fioriture vulgaire ou inutile. La texture tanique légère et mature s’affirme dans un style soyeux et agréable. Elle assume parfaitement son rang et tient sa place dignement. La finale avenante annonce que la prochaine danse est pour nous. L’équilibre de cette cuvée est abouti.

Témoin pour témoin, cette cuvée a joué le rôle de circonstance à la perfection. Immédiatement elle a su capter la lumière des projecteurs. Ce « Champ de Croix » confirme le talent de notre domaine. Il illustre à merveille la beauté du terroir. Il nous aura ici raconté mille belles choses.

Et c’est ainsi que Bacchus est grand !


Plus d'informations sur le domaine, ici:

https://www.domaine-langlois.fr/


Médérick Trémaud, Éditions Satinvaë, Juillet 2020

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